Vassia - le roi (6)
Publié le 20 Juin 2010
Le vieux Pennac me raconta donc sa vie ; mais il me la raconta dans tous les sens, en s’arrêtant à un point et en reprenant à un autre ; il me la raconta à la façon dont racontent les vieux, en mangeant certains mots, en se répétant un peu ; et en portant sur le passé un regard si tendre qu’on pourrait penser qu’ils parlent d’un autre, d’un ami ou bien d’ un frère, d’un frère plus jeune qui aurait disparu.
Ce n’était ni plus ni moins que la vie des gens de cette époque, ceux qui étaient restés à la campagne à cultiver la terre sans se demander si c’était mieux ailleurs. Une vie austère si on la compare avec la nôtre aujourd’hui mais qui en valait bien une autre, une vie remplie de tout un tas de choses, heureuses et moins heureuses, d’événements, et de banalités. Une vie quoi.
Il me parla surtout de la façon dont le village avait évolué, les projets de lotissements qu’ils avaient réussi à éviter et des nantis de la ville qui rachetaient les maisons en ruine ou même les granges pour s’en faire des lofts. Ça le faisait bien rigoler, le vieux Pennac, ces lofts aménagés là où il avait vu rentrer les vaches. « Ça doit sentir le graillou, dans leur maison sans mur ; et encore, je parle pas du sol sur lequel c’est bâti ; des tonnes et des tonnes de bouses qu’il y a là-dessous ; Sûr que des fois, l’odeur doit remonter. » En l’écoutant, je songeais que moi non plus, ça ne me disait rien qui vaille, ces longues habitations sans séparation, où chacun imposait aux autres sa présence, son bruit, rien qu’un grand espace avec, si possible, de hauts plafonds ; tout le contraire de ce que je pensais être le confort ; un truc pour mégalo, un abri pour égoïste.
Je pensais que peut-être il me parlerait de ma famille, mais cette fois là, il n’en dit presque rien, juste une ou deux allusions à mon grand-père qui était « un bon gars », et qu’on appelait le ruskof parce qu’il avait parlé un jour de ses idées communistes. Le ruskof. Ma mère avait-elle retenu ce détail de son enfance, la façon dont les autres au village parlaient de son père et avait-il refait surface au moment où son esprit lui échappait ? Le ruskof. Ça me plaisait bien, ce surnom. Il identifiait mon grand-père mieux que ne l’avaient fait jusque là les photos pâles que ma mère avait gardées ou les rares souvenirs qu’elle m’avait racontés.
Je revoyais l’une de ces photos, mon grand-père assis sur le perron de la maison, un sourire de biais sur les lèvres, les yeux gênés par le soleil; et entre ses genoux, une petite fille qui ne regardait pas l’objectif mais s’apprêtait déjà à s’en aller, à courir après quelque chose qu’elle venait d’apercevoir. Je regardai au-delà de l’épaule de Pennac, le perron de la maison sous le soleil et le jardin. Il se retourna pour voir ce qui avait attiré mon attention puis, me refaisant face, il me demanda : « Bon alors, gamin, elle te plait cette maison ? Qu’est-ce que tu vas en faire ? » Alors, sans y avoir pourtant réfléchi, je lui dis que j’allais sans doute l’habiter ; bien sûr, il faudrait faire pas mal de travaux, mettre les choses aux normes, la rendre habitable ; mais après tout, je n’avais pas beaucoup mieux à faire de mon temps et j’avais bien envie de me sentir chez moi.
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