Vassia - le roi (42)
Publié le 12 Janvier 2011
Quand Sarah est arrivée, on s'est fait un plateau télé: plein de trucs mauvais pour la santé et pas très bons non plus pour la ligne. On s'est affalés sur le canapé et on a grignoté en regardant des trucs idiots qu'on écoutait pas trop parce qu'on se racontait notre journée: elle, sa visite à ses parents, et moi, la maison de Penac et la partie de foot. Sarah avait hâte de découvrir les frigos et ce qu'ils contenaient, l'intérieur des placards, les secrets enfouis dans les tiroirs. On y est allés le lendemain matin, elle devait rester une partie de la journée et rentrer chez elle le soir. Elle avait pris des sacs en plastique, les plus grands qu'elle avait trouvés, et aussi des sacs plus forts avec des anses, ces sacs payants qu'on prend pour faire les courses. Elle voulait surtout trier les habits, voir ce qui pouvait être donné, et ce qui finirait à la poubelle, ou alors en chiffons. Pour la peine, on a pris le corbillard, on l'a garé sur la place pas très loin de chez Penac, ce serait plus facile si on voulait ramener des affaires à la maison.
On s'est partagé le travail, chacun une chambre. Elle a pris la pièce dans laquelle j'avais dormi parce qu'il y avait une armoire et un placard dans le mur du fond. Moi j'ai pris l'autre, celle qui donnait sur la cour. J'avais décidé de pas toucher aux télés, elles partiraient toutes aux Emmaüs. Les cafetières pareil, qu'est-ce que j'aurais pu en faire? J'ai vérifié l'intérieur des machines à laver: rien, dans aucune. Alors je me suis attaqué aux frigos et pendant que je les inspectais, j'entendais Sarah qui furetait à côté, les portes de l'armoire grinçaient et des trucs tombaient par terre avec un bruit sourd.
Les frigos tournaient tous au minimum, juste de quoi garder au frais les choses qui y étaient entreposées. On aurait dit les archives d'un musée, où on préserve les icônes fragiles, les peintures qui s'émiettent et les restes momifiés. Là, c'était plutôt des papiers: acte de propriétés, plans du cadastre, relevés de notes écrits à la plume, arrêté de mobilisation, lettres diverses, des cartes postales aussi, quelques tickets de caisse, des factures, des photos, la plupart en noir et blanc, quelques unes en couleurs, des cartes du monde, des articles de journaux, des pages nécrologiques, des recettes découpées dans des magasines, des romans. Tout ça était classé par type de document et chaque frigo contenait deux ou trois types différents, souvent un par rayon; les romans, eux, occupaient un frigo tout entier, bac à légumes compris. Est-ce que ce classement avait un sens?
Au bout d'un moment, je n'ai plus rien entendu dans la pièce d'à côté et Sarah a passé la tête par la porte. Elle a dit: « ça va, tu t'en sors? » J'ai répondu: « oui ça va. Tu as trouvé un trésor? » Elle a eu un petit sourire déçu et elle m'a dit: « non, que des vieilles affaires. Même pas un papier plié en quatre au fond d'une poche, une pièce, ou je ne sais trop quoi. Je crois bien que ton Penac était le seul vieux au monde à jamais rien garder, c'est bien ma veine. » Elle est venue m'embrasser, elle a regardé dans le frigo ouvert devant moi et elle a dit: « et en plus, c'était le seul vieux au monde à conserver ses papiers au frigo. » et en riant elle a ajouté: « il était un peu dingo non? ».
Quand elle est retournée dans la pièce à côté, les bruits sourds ont repris, les grincements de porte aussi, et cette fois, j'ai entendu le tintements de cintres sur une tringle. Je me suis remis à mes frigos, j'en ai sorti les papiers et je les ai entassés dans des cartons en prenant des tas de précautions pour pas les déchirer. J'avais l'intention de les garder, au moins le temps de les lire, et de donner les bouquins avec les télés et les machines à café. J'ai quand même feuilleté deux ou trois romans histoire de m'assurer que Penac avait pas laissé des annotations le long des pages, des signes peut-être, en guise de message; c'est dire si je m'attendais à tout. Mais les livres ne portaient aucune marque particulière et comme aucun ne me disait rien, je les ai mis dans des cartons que j'ai scellés avec du scotch et entassés sur les télés.
Au moment où je fermais le dernier frigo et que j'en débranchais la prise pour le mettre au repos et le faire glisser contre le mur à côté des autres, Sarah est entrée en disant: « regarde ce que j'ai trouvé. Ça doit être vieux comme Hérode ce truc, on dirait que ça a cent ans. Par contre, j'ai fouillé partout, j'ai pas trouvé l'autre. » Elle tenait dans sa main une vieille chaussure de cuir marron, une galoche à semelle de bois, montante, avec des lacets, le genre de chaussure qu'on portait avant même la naissance de ma mère, du temps sans doute où Penac était jeune, le genre de chaussure en somme qu'aurait pu porter un mort assis contre un mur de terre. J'ai dit: « t'as trouvé ça où? ». Sarah a eu l'air contrarié, elle a répondu: « je pensais pas que ça te ferait cet effet. Elle était au fond du placard dans la chambre d'à côté. Y avait plein d'autres paires de chaussures, de toutes les époques, c'était marrant. J'ai refait toutes les paires et je les ai mises dans des sacs pour les donner. Sauf celles qui valaient plus rien, je les ai jetées. Celle-là, elle est vraiment pas banale, dommage que je puisse pas mettre la main sur la deuxième. Et puis tu sais, j'ai pas l'impression que ce soit la même pointure que les autres. » J'ai pris la chaussure des mains de Sarah et je l'ai faite tourner devant mes yeux. Je savais où trouver la deuxième, au pied d'un mort, enfouie au cimetière. Mais on lui avait sans doute passé des habits plus propres pour l'ensevelir, et mis aux pieds une paire de chaussures décentes. Dans ce cas, la deuxième galoche trainait encore dans une cave de la gendarmerie, au milieu des vieux scellés. Combien de temps est-ce qu'on gardait tout ça? Est-ce qu'on le passait régulièrement au feu ou au pilon? Sarah a demandé: « alors, on en fait quoi? ». Je lui ai dit: « rien, laisse, je vais la mettre avec les papiers, je verrai ça plus tard » et je l'ai posée sur le dessus d'un carton.
On a emmené les caisses de papiers dans la voiture et on est rentrés chez nous; avant de partir, on avait fermé tous les volets et mis les radiateurs hors gel. Tous les frigos étaient vides et alignés contre les murs, les machines à laver aussi, et j'avais empilé les cafetières sur les télés. Sarah avait plié tous les habits et les avais rangés dans des sacs, les chemises avec les chemises, les pantalons avec les pantalons, un vrai travail de fourmi. Seule la chambre du haut avait échappé au remue-ménage, on avait plus le temps de s'en occuper, on reviendrait une autre fois.
Au moment où on refermait le haillon arrière, on a vu arriver Suzanne, elle avait l'air de revenir de balade. Elle est venue vers nous, je lui ai présentée Sarah. Je sais plus trop ce que j'ai dit: « Suzanne, je vous présente Sarah, mon amie », un truc comme ça. Je suis pas sûr d'avoir dit « mon amie » parce que je voulais pas qu'il y ait d'ambiguïté, qu'elle croit que Sarah était juste une bonne copine assez sympa pour venir m'aider le week-end; je voulais qu'elle comprenne qu'entre nous ça s'arrêtait pas là et qu'il se passait des choses quand personne était là pour nous voir. Ma meuf quoi. Alors peut-être que j'ai dit « ma petite amie » ou « ma compagne », de toutes façons aucun mot n'allait, aucun n'était l'expression exacte de ce qu'il y avait entre nous. Sauf « mon amoureuse », mais seuls les gamins ont le droit de dire ça. Il faudrait qu'on se fiance, en bonne et due forme, avec la bague et le repas au resto; comme ça après, je dirais « ma fiancée » et on en parlerait plus.
Suzanne lui a tendu sa main tordue et elle a dit: « je suis très heureuse de vous connaître Sarah. »; puis elle s'est tournée vers moi et elle a dit: « hé bien Vassia, je vous attends mercredi n'est-ce pas, vous n'avez pas oublié? ». Non, je risquais pas d'oublier, j'étais même impatient d'aller boire le thé chez elle et découvrir peut-être ce qui la reliait à ma mère.
On est rentrés chez moi et on a sorti les cartons qu'on a emmenés au salon. Quand Sarah est partie, la maison m'a semblée complètement vide, froide et triste. On était dimanche soir, en Novembre, on venait de vider la maison d'un mort et d'y trouver des trucs bizarres; et comme on osait pas rester tout le temps ensemble, on se séparait. Ce soir, ce que je trouvais super sain d'habitude, gage d'un amour fort et éternel, m'a seulement paru idiot, complètement con et inutile. Qu'est-ce que ça pouvait faire, qu'on ait envie de se coller tout le temps et de passer toutes les nuits ensemble? J''aurais voulu la rappeler, lui dire de revenir et d'amener toutes ses affaires; elle aurait fait le tour de son appartement une dernière fois en lui disant « bye bye, c'est fini nous deux, ce soir je me mets à la colle » et elle serait venue, j'aurais porté ses valises jusqu'à la chambre et elle serait plus jamais repartie. Au lieu de ça, j'ai sorti une bouteille de vin, j'allais me la boire à moi tout seul et je lirais les papiers de Penac. Peut-être qu'au fond de mon verre, je trouverais quoi faire de la chaussure en trop.
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