Vassia - le roi (41)
Publié le 8 Janvier 2011
J'étais pas trop foot. Mon truc quand j'étais gamin, et même maintenant à la télé, c'était plutôt des sports où on se plaque au sol, où on se traine par terre en serrant le ballon contre soi, dont on ressort plein de terre dans le meilleur des cas, et en sang parfois. Le foot, je dis pas, j'y avais joué aussi bien sûr, impossible d'y échapper. Dans la cour de l'école, au centre aéré, le foot, c'était sacré. Et ce petit gars, c'était au foot qu'il voulait jouer. La dernière fois que j'avais joué au foot contre un gamin, j'étais gamin aussi, ça datait pas d'hier.
On s'est mis à l'arrière de la maison, il était goal et je tirais des penaltys. À deux, on pouvait guère faire mieux. J'avais pas un mauvais tir, je l'ai bien fait courir. On avait délimité une zone entre l'arbre et le banc que j'avais installé sur la pelouse et il a pas arrêté d'aller d'un coin à l'autre. Un coup je lançais le ballon à ras de terre et le coup suivant dans la lucarne, une fois à gauche et ensuite à droite, au bout d'une heure j'étais mort. Le gamin était en sueur et hilare. A chaque but qu'il arrêtait, il levait les bras en l'air et il courait en rond sur le gazon, genre finale de la coupe du monde. Au bout d'un moment, je lui ai dit: « tu en arrêtes encore deux et c'est fini » et au deuxième qu'il a arrêté, il a repris sa danse et il s'est mis à chanter à tue tête un truc en anglais. Alors j'ai couru vers lui et je l'ai monté sur mes épaules. En l'attrapant, j'ai senti sa peau douce et glacée, trempée par la sueur, et j'ai couru en rond moi aussi, avec le gamin qui hurlait de rire et qui criait: « regarde, je peux toucher le ciel! »
A aucun moment ses parents ne s'étaient montrés, pas une fois quelqu'un ne s'était inquiété de savoir où il était ni ce qu'il fichait et avec qui. Ça me regardait pas, j'allais pas m'en mêler, mais je trouvais quand même qu'ils étaient sacrément cools, pour pas dire inconscients. On a continué de courir un peu et je l'ai reposé sur le sol. Il a tourné la tête vers la grange, la porte était entrouverte, j'y garais le corbillard depuis quelques temps. Il s'est avancé et a fait mine de vouloir y entrer. Je l'ai appelé, j'ai dit: « hé, non non non, tu vas pas là bas, c'est pas un endroit pour un p'tit gars comme toi ». Il s'est retourné et il a dit: « pourquoi? C'est à cause du mort? ». ça m'a scotché. Comment ce gamin connaissait cette histoire? Est-ce que c'était à ce point connu ici qu'un marmot comme lui était au courant? J'ai pas dit non, et pas oui non plus. Je l'ai pris par la main et je lui ai dit: « allez viens, je vais te faire un chocolat. » et je l'ai emmené jusqu'à la maison. Arrivé à la porte, il a dit: «j'aime pas trop le chocolat, je vais rentrer. » et il est parti en courant. Au bout de quelques mètres, il s'est retourné, il s'est mis à marcher à reculons, les bras tendus vers moi, pouces levés, et il a lancé: « salut, champion du monde! »
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