Vassia - le roi (37)
Publié le 10 Décembre 2010
Il faisait super beau quand Sarah est arrivée le dimanche après-midi. Juste avant, les locataires étaient passés apporter des premiers cartons, je leur avais donné les clés pour qu'ils commencent à s'installer petit à petit. Ils n'emménageraient que la semaine suivante mais ce serait toujours ça de moins à amener. Chacun portait un peu, en faisant des allers-retours entre le coffre de la voiture et la maison. Seul le petit gamin ne portait rien, il se contentait de courir derrière les autres; quand je suis sorti sur le seuil pour les saluer de loin – un prétexte pour venir au devant de Sarah si jamais je la voyais arriver sur le chemin – il m'a fait un grand signe de la main comme s'il était sur le pont d'un paquebot. Je lui ai rendu son salut et je l'ai vu débouler vers moi en courant; il est arrivé en nage, ses cheveux collaient sur son front. Sous son oreille gauche partait la marque rose d'une cicatrice, une belle balafre qui lui barrait une grande partie du cou. Il portait un t-shirt trop grand; c'était un t-shirt de foot, une équipe qui avait fait des prouesses du temps où j'étais au lycée, et même un peu après, mais ils faisaient plus grand chose depuis, la roue avait tourné. Enfin apparemment, ils avaient au moins un fan. Il s'est planté devant moi, il m'a fixé de ses yeux noirs, des yeux très grands qu'on avait du mal à lâcher, et si noirs qu'on ne faisait pas de différence entre la pupille et l'iris, et il m'a dit: «Bonjour; on peut se serrer la main? » Je lui ai tendu la main et ça l'a rendu hilare, il m'a fait un sourire où manquaient deux dents en me serrant la main entre ses doigts glacés. Et puis il est parti, toujours en courant; ce gamin là n'était jamais fatigué, c'était du genre qu'il fallait débrancher, à moins qu'il ne tombe comme une mouche une fois les piles usées. Quand Sarah est arrivée, j'ai vu qu'il s'était assis à l'ombre du mur et qu'il la regardait passer, il devait faire une courte pause avant de se remettre en marche.
Avec Sarah, on a traversé les bois, on est montés tout en haut du plateau et on est redescendus au village par les estives. Se promener pour nous, c'est comme un mécano qui conduit une voiture: le moindre bruit lui dit quelque chose, il devine d'où il vient, il suit mentalement son cheminement dans le moteur et les différents circuits. Ben nous, on fait pareil, sauf que c'est pas de la mécanique, c'est l'état des arbres, le dessin des ornières, la présence ou non de certains oiseaux. Elle m'a parlé un peu du travail, de ce qu'ils avaient fait pendant que j'étais chez moi à soigner mon âme grise. Ils avaient eu du fil à retordre avec un type qui tenait à se débarrasser de tout son bois mort et qui avait coupé un tas d'arbres où logeaient certaines espèces, les pics-noirs surtout. Il avait fallu négocier et expliquer pour qu'il accepte qu'on marque les arbres à épargner. C'était ça aussi notre boulot, de la pédagogie et de la persuasion; on était plein de choses à la fois finalement, des techniciens de la nature c'est sûr, mais aussi un peu des profs, et des employés du Samu social.
Je lui ai dit pour Penac et sa maison. Ça lui a semblé dingue que d'un coup, tout le monde se mette à me léguer sa maison. C'est sûr que c'était dingue. J'avais pas cessé d'y réfléchir depuis et j'en étais toujours au même point: dès qu'on me donnerait les clés de la maison de Penac, je la viderais et je la vendrais. Je ne la vendrai pas grand chose sans doute, quoi que, avec les prix qui grimpaient en flèche, j'en tirerais bien un peu quand même, de quoi reverser sa part aux impôts et rembourser une petite partie de mon prêt. J'ai dû promettre à Sarah qu'elle viderait la maison avec moi, elle était toute excitée à l'idée de fouiller dans les affaires de Penac. Je pouvais pas lui en vouloir, elle le connaissait ni d'Eve ni d'Adam après tout et pour elle, c'était comme aller aux puces. Je ne la savais pas comme ça, une vraie petite curieuse; mais je trouvais ça mignon de lui découvrir des défauts, des imperfections.
Quand on est arrivés à la maison, on commençait à plus avoir très chaud. La nuit était pas loin et on en avait plein les jambes. On est entrés, Sarah a posé ses chaussures près de la porte . On était dimanche soir et c'était l'anniversaire de ma mère. J'ai chassé de mon esprit les souvenirs de cadeaux qu'on offre au dessert, du gâteau qu'on est allé acheter à la boulangerie du coin et du regard de ma mère, de ses cheveux noués. J'ai repoussé de toutes mes forces son visage, enfant, sur les photos noirs et blancs et celui qu'elle avait à la fin, les traits tirés et le visage exsangue. On était debout au salon, j'ai dit tout bas: « Sarah ». Quand elle s'est retournée, je l'ai serrée dans mes bras comme un malade; elle était petite et fine, je devais l'étouffer. Mais il faut croire que non, parce qu'elle a mis ses bras autour de mon cou et elle m'a embrassé. Ou alors peut-être que c'est moi.
Et après... après, elle n'avait plus rien sur elle et moi non plus, j'ai touché son corps nu, ses hanches, ses seins, j'ai touché sa peau partout où j'ai pu; on a fait des trucs de fous avec nos corps, nos bouches et nos mains, des trucs qui l'ont fait gémir et qui m'ont rendu dingue, complètement guedin.
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