Vassia - le roi (36)
Publié le 7 Décembre 2010
Suzanne est passée un soir de la même semaine, vers six heures, ça devait être le vendredi; je le sais parce que j'étais tranquille ce soir là, je m'étais même ouvert une bière. Le médecin m'avait dit de faire gaffe, l'alcool avec les médicaments, ça faisait pas bon ménage. Mais je restais à la maison, je voyais pas ce que ça pouvait faire. Il faisait pas encore tout à fait nuit à ce moment là, on avait pas encore changé d'heure. Je l'ai vue arriver de la fenêtre du salon, elle était petite et mince, elle avançait sur le chemin en regardant la maison. Quand je lui ai ouvert, je l'ai tout de suite reconnue; c'était elle que j'avais vue à l'enterrement de ma mère et qui attendait l'autre jour au cimetière. Elle a dit: « Bonjour Vassia, je m'excuse de venir chez vous à l'improviste. J'habite dans le village, je connaissais bien votre mère. Est-ce que je peux entrer quelques minutes, il y a des choses dont j'aimerais vous parler. »
Elle avait une voix grave et dans son visage usé, sous ses cheveux gris coupés courts, elle avait des yeux très clairs. Je l'ai faite entrer, elle s'est assise sur le canapé, légèrement de biais, en joignant ses mains sur ses genoux pour cacher l'arthrite qui déformait ses doigts. Elle a attendu que je m'assois à mon tour et elle a commencé à parler.
Elle s'appelait Suzanne et elle habitait de l'autre côté du village, la grande maison avec la tour. J'ai dit: « le château? » et ça l'a fait sourire. Ce n'était pas un château mais elle savait que les gens l'appelaient souvent comme ça; pour elle, c'était simplement une maison, avec une tour. Au début, elle n'a pas parlé de ma mère, elle était surtout venu pour Penac. C'est ce soir là que j'ai appris ce qui s'était passé et ça m'a fait un choc; c'est pas que je le connaissais depuis longtemps, mais je m'étais attaché à lui, il était un fil ténu entre moi et le village de ma mère, avec son enfance et toute cette époque où je n'existais pas. Mais j'ai encaissé le coup.
Penac était passé chez elle quelques semaines plus tôt, ça l'avait étonnée, elle ne l'avait pas vu depuis presque vingt ans; ils n'avaient pas les mêmes habitudes et ne se croisaient presque jamais. Elle même n'habitait pas toujours ici, elle ne revenait que de temps en temps. Mais elle savait bien qui il était, il avait fait des affaires autrefois avec son père, elle l'avait vu venir parfois à la maison, son père lui offrait un apéritif à la cuisine, et sa mère sortait en refermant la porte. En l'écoutant me raconter tout ça, j'essayais d'imaginer Penac à cette époque là: son visage sans ride et les pommettes hautes, ses yeux sans cataracte, clairs sous des sourcils noirs, le dos droit, une belle stature, le sourire intact, des dents petites et bien plantées: un loup en somme, efflanqué, à l'affut.
Penac était venu lui dire que n'ayant aucune descendance, il me lèguerait sa maison avec tout ce qu'elle contenait, à moi, le fils de Madeleine. Il avait fait ses affaires chez le notaire, tout était en règle, mais il savait que ça prenait parfois du temps, alors s'il lui arrivait malheur, il voulait qu'elle se charge de me le dire. Il savait bien que cette maison ne m'intéresserait pas et que je la vendrais sans doute dès que j'en aurais l'occasion; mais il me la laissait surtout pour ce qu'il y avait à l'intérieur, je saurais quoi en faire.
Je me suis dit: « merde, me voilà avec une deuxième maison sur les bras »; et puis, celle-là, c'était pas pareil, elle me coulait pas dans les veines. Qu'est-ce que j'allais en faire? Le vieux Penac m'avait choisi comme « légataire universel », ça paraissait joli dit comme ça, mais c'était une sacrée responsabilité et des ennuis en perspective. Je ne pensais pas qu'il avait voulu m'emmerder la vie avec sa maison sans valeur et les impôts que j'allais devoir payer dessus, ni qu'il ait cherché à m'empoisonner l'existence avec toutes ses vieilleries entassées chez lui. J'allais devoir tout trier et tout faire enlever, ça irait nourrir la décharge et l'entrepôt des Emmaüs. Je me suis dit que dans la tête de Penac, il valait encore mieux tout laisser à un quasi inconnu plutôt qu'à personne, c'était toujours un semblant d'héritage, une filiation comme une autre.
Je disais rien alors elle a continué. Elle a dit: « je crois qu'Armand Penac vous a dit ce qui s'était passé dans la grange, le cadavre que votre mère y a trouvé. Il m'a dit ça aussi. Pour tout vous dire, j'ai toujours été très proche de Madeleine et quand nous étions petites, nous nous racontions beaucoup de choses, des secrets vous voyez, comme le font souvent les petites filles. Je me souviens de cette histoire, j'avais entendu ma mère en parler à mon père à voix basse, ils se demandaient comment ils allaient devoir me le dire, sachant que Madeleine m'en parlerait de toutes façons, une fois revenue à l'école. Ils se seraient sans doute moins posé de questions s'ils avaient su ce qui se racontait dans la cour: il y avait toutes sortes d'histoires qui circulaient sur ce mort; un événement pareil, ça n'arrivait pas tous les jours dans un petit village alors les esprits s'échauffaient, l'imagination des enfants allaient bon train. Au fil des jours on avait donné un surnom au mort, on l'appelait l'éclopé. Parce qu'il n'avait qu'une chaussure parait-il, quand on l'a trouvé; il en portait une au pied gauche mais il n'en avait plus au pied droit, c'est en tout cas ce qui se racontait, Madeleine n'a jamais voulu rentrer dans ces détails là. On imaginait le mort se levant et boitant, on le mimait parfois, comme un pantin un peu gauche, on était fascinés par cette histoire, effrayés aussi bien sûr. »
J'essayais de me revoir quand j'étais descendu dans la cave avec Sam, imaginant le cadavre comme ma mère l'avait trouvé, assis contre le mur; en pensée, je voyais ses chaussettes mitées tomber sur ses chaussures. Ses deux chaussures. A coup sûr, Penac n'avait pas parlé de cette histoire; il faut dire que ce n'était qu'un détail mais les gosses s'attachent toujours à ces trucs sans importance.
Elle avait dit « Armand Penac », ça m'avait fait tout drôle. Je m'étais jamais demandé comment il s'appelait, pourtant il avait bien du y avoir des gens qui l'avaient appelé par son prénom, ses parents, et puis des femmes, au moins une j'imagine, qui lui avait remué les tripes et l'avait empêché de dormir. Armand. C'était joli, doux, ça changeait l'image de loup qui m'était venue plus tôt.
Quand Suzanne est partie, je l'ai regardée marcher sur le chemin, sa silhouette sombre dansant dans le noir; elle avait garé sa voiture le long du mur. Il faisait complètement nuit maintenant et j'ai allumé la lumière de dehors pour qu'elle se repère. Quand elle a ouvert sa portière, elle a jeté un œil vers moi et m'a fait un signe de la main. On avait convenu de se revoir, j'irai boire un thé chez elle, c'est ce qu'elle avait dit. Un thé. Je l'imaginais me le servant dans des tasses en porcelaine, avec des gâteaux. A moins qu'elle ne sorte un service en fonte, un truc exotique rapporté de quelque part. Quelque chose chez elle me faisait penser qu'elle connaissait des coins lointains du monde et qu'ici, elle ne faisait que revenir, se poser sur son nid après un long voyage.
Le soir, je suis resté avec mes questions en suspend, pourquoi Penac me léguait-il tout ce qu'il avait, pourquoi ma mère ne m'avait-elle jamais parlé de Suzanne, alors même qu'elles se voyaient encore parfois, de loin en loin? Tout ça pour moi, ça signifiait juste une chose, c'est qu'on ne connait jamais vraiment personne. Mais au lieu de me déprimer, ça me faisait plaisir au contraire: il y avait toujours des choses à découvrir.
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