Vassia - le roi (3)
Publié le 17 Mai 2010
J’habite dans la maison de mes grands-parents. Du côté de ma mère. Mais je vous fais marcher : je n’ai jamais su qui était mon père. Peu de chance donc d’hériter de quoi que ce soit de ce côté-là de la famille. N’allez pas croire que je m’en plaigne, on ne se plaint pas de ce qu’on ne connaît pas. En tout cas, pas moi. Moi, j’étais Vassia, le petit roi, le chéri de sa maman, celui qui arrivait à l’école avec des traces de rouge à lèvres sur les joues. Tout le monde peut pas en dire autant.
La maison est à la sortie du village, juste à l’orée des bois. C’est une vieille maison de pierre entourée d’un jardin. « Joli corps de ferme, beaux volumes et cheminée en pierre volcanique » : voilà ce qu’auraient dit les annonces immobilières des agences du centre ville, celles qui m’ont harcelée pendant des mois après la mort de maman. Incroyable comme elles sont tenaces. Elles en ont rêvé de cette belle maison à deux pas de la ville : l’acheter au meilleur prix et la refaire comme des sagouins… Mais c’était peine perdue. Je n’en aurais pas cédé un mètre carré, même pas pour tout l’or du monde. Cette maison, c’était les dimanches de mon enfance, les fleurs sauvages, le goût de la brioche. On partait en début d’après-midi, on garait la voiture le long du mur du jardin et on partait marcher dans les bois. Après, on s’asseyait dans l’herbe et on goûtait avant de rentrer. L’été, quand il faisait vraiment chaud, maman lisait un livre à l’ombre des arbres pendant que je jouais à quelque chose, à ces choses auxquelles jouent les enfants, qui sont essentielles sur le moment et qu’on oublie ensuite. On n’entrait jamais dans la maison, maman disait qu’elle n’avait pas les clés, qu’elle les avait perdues un jour, oubliées quelque part. Elle disait : « Oh et bien tant pis, ce n’est pas si grave tu sais, mon chéri. Ne vas t’imaginer je ne sais quoi. Ce n’est qu’une vieille maison. Une vieille maison pleine de fissures et de toiles d’araignées. » Et quand j’insistais, elle se penchait vers moi, s’approchait tout près, si près que je devais loucher pour la regarder, et ajoutait en chuchotant: « tu sais Vassia, des fois, dans ces très vieilles maisons, il y a des fantômes. » Alors je la laissais tranquille parce que je savais que le coup des fantômes était sensé me faire peur. En fait, je ne craignais pas du tout les fantômes. Mais je ne le lui ai jamais dit, de peur qu’elle ne se mette en colère.
Plus tard, quand j’ai grandi et que je suis devenu adolescent, je n’ai plus voulu aller me promener le dimanche ni gouter dans l’herbe devant la maison. Je n’ai plus voulu grand-chose d’ailleurs. Alors on s’est habitués à ne plus y aller. J’ai encore grandi et puis quand j’ai eu de nouveau envie de ces dimanches à la campagne, maman était déjà malade, elle racontait tous ces trucs sur les chœurs de l’armée rouge et sur la lumière du matin à Saint Petersbourg. Quand je lui disais qu’un petit tour près de la vieille maison lui ferait du bien, elle répondait : « cette vieille bicoque ? Pfff, tu parles d’une datcha ! ». Ma mère avait grandi dans cette maison, elle avait joué dans le jardin, avait dormi entre ces murs. Quand elle est morte, j’en ai hérité bien sûr. De la maison et des clés qui allaient avec. Elle les avait déposées chez un notaire quand je n’étais encore qu’un bébé.
Voilà. Parce que je n'ai rien d'autre à dire que ce que j'écris. J'ai troqué mon enthousiasme habituel contre un peu d'amertume. La petite joie du jour: vous pouvez taper www.mariealster.fr et arriver au même endroit. Alors, quoi, elle est pas belle la vie?
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