Vassia - le roi (2)
Publié le 13 Mai 2010
Jusqu’à l’année dernière, j’habitais un appartement en ville. Ça me faisait pas mal de trajets et puis en ville, il y a toujours quelque chose ou quelqu’un pour vous mettre les nerfs en vrille, des tas de petits riens qui mis bout à bout finissent par vous bouffer la vie. Maintenant que j’habite à la lisière d’un bois, à la sortie d’un village, j’apprécie les kilomètres en moins et le temps gagné sur les embouteillages. Il n’y a qu’une chose que je regrette, c’est le trajet du mardi ; parce que le mardi, j’emmenais Sarah dans ma voiture. C’était son jour de présence sur le territoire du Parc. On passait tout le trajet à discuter. Enfin, c’était surtout elle qui parlait et moi je l’écoutais. Sarah est très bavarde, ça tombe bien. Elle travaille à la LPO et c’est drôle parce que quand elle parle, j’ai toujours l’impression d’entendre un oiseau chanter. Mais je ne lui dis pas, je ne voudrais pas la vexer. C’est gentil pourtant, mais les femmes, des fois, ça se vexe pour pas grand-chose. Et puis de toute façon, depuis que j’ai déménagé, je n’ai plus tellement l’occasion de lui parler. Du coup, je passe tous mes trajets seul à écouter la radio. Les infos et deux ou trois chroniques, chaque matin. Des nouvelles du monde, en piteux état, l’assurance que décidemment rien ne va. Mais la radio, ça me réveille bien. Et puis ça alimente les conversations dans la journée. Le soir, pour rentrer, je mets plutôt ma compil, un CD que je me suis fait en téléchargeant des morceaux sur internet, des trucs électro et des chansons qui me plaisaient bien. Y en a une que je me repasse souvent. Bruxelles. Je saurai pas vous dire pourquoi, mais cette chanson, elle me donne la chaire de poule à chaque fois. « Bruxelles attends moi, j’arrive ». Je me dis toujours qu’il faudrait que j’aille voir sur place si la ville me fait le même effet. Mais avec Maman qui n’allait pas très fort et puis ensuite les travaux de la maison, toutes ces choses qu’il y avait à faire, j’ai jamais trouvé le temps. Alors j’écoute la chanson en boucle, on voyage comme on peut.
Dans ma nouvelle « voiture », c’est encore mieux qu’avant d’écouter de la musique. Qui l’eût cru, hein, qu’il y aurait de si bonnes enceintes dans un corbillard ? Depuis que je l’ai acheté, j’en suis vraiment content. Pourtant, rouler dans un corbillard, ça passe pas inaperçu. Et d’habitude, je préfère qu’on me remarque pas trop. En fait, c’était pour les travaux de la maison, pour transporter les poutres, les planches, les sacs de ciment, ce genre de choses… Je me suis dis que ça serait pratique. Je me suis souvenu de ce camion plein de fleurs et du cercueil de maman dans le caisson à l’arrière. Le bruit du bois contre les glissières de métal. Son corps menu bougeant si peu à l’intérieur, à peine balloté entre les coussins de velours.
Je suis allé rencontrer des employés des pompes funèbres, j’ai regardé des modèles. J’ai découvert des choses incroyables, des sociétés spécialisées dans les produits du froid qui vendent à la fois des armoires ventilées pour mettre des bouteilles de vin et des caissons « avant et après mise en bière » pour les véhicules funéraires, avec groupe frigorifique « à droite, à gauche et au fond ». Sans parler de l’équipement des morgues, les cellules de conservation et tout le toutim. Ça m’a fait penser au lycée professionnel derrière chez moi, avant. Ils avaient une section spécialisée dans les métiers du froid. Je me suis demandé s’ils préparaient aussi les élèves à vendre des caissons réfrigérés pour y glisser les morts.
Des fois, quand j’y pense, je me demande si Sarah aurait accepté de monter dans mon corbillard. C’est sensible parfois les femmes, ça aime pas trop ce genre de truc. Enfin, je crois.
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