Vassia - le roi (23)
Publié le 26 Septembre 2010
Le lendemain, j'ai emmené ma pellicule chez le photographe. J'avais cherché dans les pages jaunes, je voulais un vrai photographe, un qui développait ses photos et se déplaçait aussi, dans les écoles et pour les mariages. Quand je la lui ai donnée, je l'ai prévenu qu'il y avait eu des photos faites longtemps avant, plus de dix ans sans doute. Il m'a répondu que c'était pas une bonne idée de garder une pellicule dans un appareil aussi longtemps, que j'aurais mieux fait de la lui amener pour trois photos et d'en racheter une autre plus tard, la qualité des clichés risquait d'être vraiment pas terrible. Il a froncé les sourcils, il a mis la pellicule dans sa main, l'a soupesée, puis il l'a prise entre deux doigts en la tenant à hauteur des yeux; il a regardé les inscriptions et il a eu l'air d'être sur le point de dire quelque chose; mais finalement, il m'a seulement dit de revenir d'ici trois jours, les photos seraient prêtes.
Je suis rentré tout de suite après, j'avais pas envie de trainer; et puis je m'étais mis en tête de m'occuper du jardin. Il y avait bien de quoi tenir trois jours. Ensuite, je pourrai mettre mes photos en ligne, lancer mon annonce et attendre les coups de fil. Avec un peu de chance, j'arriverai peut-être à faire quelques visites avant de reprendre le travail. Je m'étais mis en tête que je peinerais à trouver des locataires à mon goût, mais peut-être que finalement ça irait vite? Peut-être que les premiers à se présenter seraient tellement comme je voulais, tranquilles et pas bavards, que la maison serait pour eux: on visite, on signe, on se sert la louche, et y a plus qu'à amener les meubles... Ouais, peut-être que ça se passerait comme ça. Ou peut-être pas.
Je pensais à tout ça en sortant les outils. Il faisait bon dans le jardin à cette heure là: un début d'après-midi de fin d'été, où il fait déjà frais à l'ombre et encore chaud au soleil. J'ai commencé par tout arracher; j'avais mis mes gants et un t-shirt à manches longues, et un pantalon aussi. Il fallait bien ça: les ronces étaient épaisses et les orties me montaient jusqu'au menton. Et au milieu de tout ça, il y avait du lierre qui courait sur tout le sol, et des arbustes qui poussaient par endroit. J'aimais bien arracher le lierre, je tirais sur la tige et c'était toute une longue liane qui suivait, en se faufilant au milieu du reste comme un serpent. Les orties aussi, ça venait bien, il fallait juste faire gaffe aux feuilles. Parce que si l'une d'entre elles vous touchait ne serait-ce qu'un tout petit bout de peau, ça vous brûlait pendant des plombes. Enfin, vous le savez, vous vous êtes déjà piqué avec des orties. Moi aussi je le savais. Mais je l'avais oublié.
Au milieu de l'après-midi, j'ai entendu quelqu'un crier sur le chemin. Ça faisait: « Oooooh! Gamin! ». J'ai relevé la tête au moment où j'arrachais une ortie et elle est venue me fouetter la joue. Ça m'a pas piqué tout de suite, j'ai eu le temps de voir Penac qui arrivait, le bras levé vers moi. Et puis ça m'a brûlé le visage, j'avais l'impression de m'enflammer sur tout un côté de la tête. Le vieux a rigolé et il a dit: « te fais pas de bile, c'est bon pour la circulation. » Il a regardé le bout de jardin, tout le carré que j'avais déjà nettoyé et le tas de mauvaises herbes derrière moi. Il a dit: « ben mazette, tu vas en avoir un beau jardin! » Je lui expliqué qu'il était temps que je trouve des locataires, il fallait bien que je rembourse mon prêt, et que le jardin de devant, c'était pour eux. Il a continué de regarder tout autour et il a repris: « dis donc, gamin, ça fait un moment que je te vois par là, et pis, t'as pas bonne mine. » Il cherchait ses mots, je crois qu'il savait pas bien comment prendre de mes nouvelles. J'ai dis: « j'ai pris quelques jours de repos; c'est les nerfs. » Il a eu l'air ennuyé et puis il a dit: « c'est pas c'que j't'ai raconté au moins? Tu sais, j'suis qu'un vieux con des fois, j'dis pas c'qui faudrait dire. » Il m'a fait pitié d'un coup: il avait pas seulement l'air vieux à ce moment là, tellement vieux sous le soleil, mais il avait surtout l'air seul. Faut dire que je l'avais un peu fui ces derniers temps; toutes ses histoires, ça m'avait pas donné envie de passer du temps avec lui. Il était venu parfois, quand on finissait les travaux, mais j'avais pas arrêté ce que j'étais en train de faire, je l'avais à peine regardé même, bredouillant des « mmh mmh... ouais... mmh » qui l'avaient poussé à partir. Et pas une fois je l'avais regardé s'éloigner, le dos courbé sans doute, tout seul et piteux. Mais j'ai pas eu envie que ça se passe comme ça cette fois, alors j'ai fait un truc que j'ai pas trop l'habitude de faire: j'ai posé ma main sur son épaule et je lui ai dit: « faut pas vous en faire pour moi, hein, c'est juste des vieilles histoires. » En sentant ses os fragiles sous ma main, son vieux corps usé, je me suis dit que je pourrais le briser comme de rien, comme on sert le cou d'un petit chat. Je lui ai tapoté l'épaule et j'ai dit: « c'est rien, ça va aller» sans savoir si finalement je parlais de lui ou de moi.
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