Vassia - le roi (21)

Publié le 18 Septembre 2010

Je suis allé chez le médecin. J'ai parlé de ce qui s'était passé au travail, de mes insomnies, de mes cauchemars. Je suis resté assez évasif quand même, j'avais peur qu'il m'envoie dans un truc de repos, une clinique toute blanche au frais dans les montagnes, là où les dépressifs reprennent le goût de la vie, entre deux séances de méditation et un cours d'aquarelle. Mais il en a pas parlé, il a juste dit que je « devrais consulter », « parler avec quelqu'un ». En sortant, j'avais une ordonnance pour des cachetons, le nom d'un psy sur un post-it et un arrêt de travail de trois semaines. J'ai froissé le post-it et je l'ai jeté dans le caniveau devant la pharmacie. Quand je suis rentré chez moi, j'ai pris le premier cachet de la première boîte, avec un peu d'eau et je suis allé m'asseoir dans mon fauteuil. Je suis resté sans rien faire en attendant que ça me fasse quelque chose. J'avais un peu la trouille, je me disais que j'allais peut-être m'endormir d'un coup, là, dans mon fauteuil, ou bien un peu plus tard en allant jusqu'à ma chambre, et que je me réveillerai le lendemain matin, la joue collée contre le parquet. Mais il ne s'est rien passé. Une heure plus tard, j'attendais toujours l'effet miracle et rien ne venait. Alors, j'ai été prendre la notice et je l'ai lue en entier: la composition, la posologie, les effets indésirables et ce qu'il faut faire en cas de grossesse ou d'allaitement. Les effets indésirables, c'était assez effrayant mais je me disais que de toutes façons, jamais personne ne les avait tous en même temps. Si t'avais de la chance, t'avais juste un peu la bouche sèche, et sinon, tu te tapais des acouphènes ou des convulsions.

 

 

Finalement, je me suis fait à manger, j'ai trainé un peu et j'ai pris le médicament que je devais prendre au coucher. J'avais envie d'en prendre deux, ou trois même, pour voir ce que ça me ferait, pour me sentir partir sans pouvoir résister. Je me suis souvenu d'une amie de ma mère, une femme qui avait été opérée de la thyroïde et qui vivait sous traitement; quand elle dépassait un peu la dose, elle riait tout le temps très fort, et tout en riant, elle rejetait sa tête en arrière et posait sa main sur l'épaule de ma mère, comme si ce qu'elle venait d'entendre était tellement drôle et comme si rire était tellement bon... Être surdosé, voilà ce que j'aurais voulu. Mais j'en ai pris qu'un et ça a suffi pour que je passe une nuit tranquille, sans rêver, sans me réveiller au milieu de la nuit, les draps trempés par la sueur.

 

Le lendemain matin, je me suis levé aux aurores; j'ai déjeuné en écoutant la radio et je suis sorti dans le jardin. Je voulais voir si j'avais beaucoup de travail à y faire et si éventuellement ça pourrait pas m'occuper les jours à venir. En fait, y avait tout à revoir: il fallait tailler les arbres et refaire tout le gazon; dans le petit jardin de devant, celui qui serait pour les locataires, il y avait un coin près du vieux mur qui serait chouette pour se reposer mais qui était le royaume des ronces, des orties et du lierre. J'ai pris le corbillard et je suis allé dans une jardinerie m'acheter des outils: une bêche, une pelle, un sécateur, des gants avec une couche épaisse de silicone pour se protéger des piqûres et deux ou trois autres trucs qui m'ont eu l'air utiles. En sortant, j'ai ouvert le coffre et j'ai commencé à les glisser un par un dans le caisson réfrigéré. Mais finalement, je les ai enlevés et je les ai coincés entre les sièges avant, la tête tournée vers le haillon arrière, comme les gens normaux qui conduisent des voitures de vivants.

 

Arrivé à la maison, j'étais crevé, je me suis posé sur le canapé et j'ai dormi jusqu'à midi. Le reste de la journée, j'ai pas fait grand chose et ça a continué comme ça pendant un moment. Je regardais un peu la télé, j'apprenais des trucs sur le coût de la rentrée et le moral des ménage, et je prenais mes doses régulières, matin, midi, et soir, et au coucher aussi, si possible au milieu des repas ou avec un verre d'eau. J'avais pas le courage d'ouvrir la porte, d'aller prendre les outils qui étaient restés dans la « voiture » et de commencer ce que je devais faire.

 

J'ai appelé Sam le deuxième soir mais quand il m'a demandé comment ça allait au boulot, j'ai dit « ça baigne, l'année commence plutôt bien. » Tu parles...

 

 


Rédigé par Marie Alster

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