Vassia - le roi (13)
Publié le 7 Août 2010
« Faut que tu saches, Vassia. Il y a certaines choses à propos de ta maison, je mettrais bien ma main au feu que personne t’en a jamais parlé. » En rentrant chez moi ce matin là, je n’arrêtais pas de me remémorer les paroles de Penac, et la première chose que j’ai faite en arrivant, après avoir pris une douche glacée dans l’installation qui me servait de salle de bain, ça a été d’emmener Sam visiter la grange. Il pestait un peu : il avait la migraine et serait volontiers rentré chez lui se recoucher. Il disait : « Arrête tes conneries. Tu vas quand même pas croire les élucubrations de ce vieux bonhomme ?! Il est cinglé, je te dis ; entre le plomb et la gnôle, c’est à se demander ce qui lui a bouffé le cerveau en premier. ».
N’empêche. Il y avait dans les histoires que nous avait racontées Penac des éléments qui ne faisaient pas de doute, des choses qu’on aurait pu vérifier. Pour le reste, difficile de faire la part des choses entre ce qui avait réellement eu lieu et ce qui était finalement devenu une légende, mais il y avait eu quelque chose dans le ton qu’il avait employé qui m’avait vraiment chamboulé. Comment je pouvais dire ça à mon ami, moi qui avait toujours rigolé des histoires de fantômes et d’esprits, à lui qui était la logique incarnée ? Ce n’était pas l’état d’angoisse habituelle des lendemains de cuite, quand on se rend compte que rien n’a changé et qu’en plus on s’est bousillé la santé. Ça allait bien au-delà. Et alors qu’il n’était pas midi, je me demandais déjà comment j’allais trouver le sommeil la nuit suivante, et celles d’après aussi.
C’est drôle, mais la grange, je ne m’en étais pas occupé du tout, j’y avais à peine mis les pieds, juste ouvert la porte et jeté un œil depuis le seuil. Et je me rendais compte qu’enfant non plus, elle n’avait pas attiré mon attention. Etait-ce parce qu’elle était un peu en retrait de la maison ? Ma mère avait-elle tout fait pour m’en éloigner, trouvé un de ces stratagèmes dont elle avait la clé et qui à mes yeux passaient inaperçus ?
On a mis un moment à trouver la trappe. Le vieux Penac n’avait pas dit où elle était. Le sol de la grange était couvert d’une couche de terre toute fine mélangée de poussière et de vieille paille. Ça me rappelait quand j’étais enfant dans la cour de l’école. On s’asseyait par terre et on grattait la terre avec le talon de nos chaussures. On les bousillait bien mais dans le trou qu’on avait creusé, il restait une terre fine que je mettais au creux de ma main et que je touchais du bout des doigts. On appelait ça « faire de la terre douce ». On faisait pas que ça, faudrait pas nous prendre pour des neuneus ; comme tout le monde, on tapait dans un ballon et on se courrait après, on se mettait des roustes aussi, ça pouvait arriver. Mais le souvenir de la terre douce est le plus présent de tous et il me revenait ce matin là en arpentant la grange.
Je regardais autour de moi, j’essayais d’imaginer cet endroit plein de bétail ou de grains mais en fait, je ne savais pas ce que mon grand-père avait fait ici. Pendant qu’on cherchait une ouverture dans le sol qui pourrait ouvrir sur une cave, je me disais que si je regardais bien, je pourrais trouver quelque part dans ces traces de poussières et de terre, le tracé encore visible d’une semelle de petite taille, la présence de ma mère, presque effacée mais bien réelle… mais je ne vis rien bien sûr, le regard ne traverse pas le temps et les traces qu’on laisse ne sont pas de cet ordre.
La trappe était un peu sur la gauche. Sam avait senti sous ses pas une différence de niveau, infime, et quelque chose de changé aussi dans le bruit que faisaient ses chaussures par terre. On a épousseté le sol, découvert complètement les lattes de bois assemblées par des clous, et on a soulevée la trappe. Sous les lattes, c’était plein de toiles d’araignées, on aurait dit qu’elles étaient recouvertes d’un fin voile gris et sale, que le moindre courant d’air faisait trembler.
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