Vassia - le roi (12)
Publié le 25 Juillet 2010
Dans la maison de Penac, on s’est installés dans la cuisine. Ça devait être sa pièce à vivre car le poste de télé trônait sur le buffet. On était là, crevés et poussiéreux, et affamés. Le vieux Penac était hilare et bougeait dans tous les sens, apparemment super heureux d’avoir des invités. Il nous a dit : « Les enfants, j’vais vous préparer une petite omelette, vous m’en direz des nouvelles. » Refusant qu’on l’aide en quoi que ce soit, il a commencé à s’affairer au dessus de sa poêle. Ça sentait bon le lard et l’ail et nos estomacs faisaient un bruit d’enfer.
On a mangé chacun comme quatre ; l’omelette était un peu à tout : au lard et aux pommes de terre, à l’ail et aux oignons. Penac a pas trop mangé, juste un bout pour nous accompagner ; il a apporté une bouteille de vin, puis une deuxième. On buvait sans faire gaffe, on avait soif, vu la chaleur et le boulot qu’on avait abattu. A la fin du repas, le vieux a ouvert le buffet et il en a sorti une bouteille d’eau de vie au moins aussi vieille que lui. Il a dit : « ça les gars, ça va vous remettre d’aplomb ». Je sais pas comment on était avant d’en boire, mais je peux vous dire qu’après, on était bien pires.
Le vieux Penac a bu plus de gnôle qu’il n’avait mangé et il s’est mis à nous raconter des trucs, des histoires du village. Avec sa façon de manger les mots et les effets de l’alcool, on comprenait pas tout, mais suffisamment pour se faire une idée et ricaner comme des idiots.
La soirée avançant, les histoires se sont fait plus sombres et à la nuit tombée, on a commencé à beaucoup moins rigoler. On était encore saouls sans doute, et les histoires de Penac commencèrent à nous ficher la trouille. Il nous raconta deux trois trucs un peu glauques, des trucs du temps où ma mère était gamine et qu’elle vivait avec ses parents dans la maison. J’aurais préféré qu’il me parle des matins où il la voyait passer pour aller à l’école, ou quand elle traversait le village à pied ou à vélo en s’amusant avec d’autres gamins. Pas ces trucs de fantômes et d’esprits qui me ramenèrent longtemps en arrière : « tu sais Vassia, des fois, dans ces très vieilles maisons, il y a des fantômes ». Se pouvait-il que ma mère ait été sérieuse en me disant cela ? En repensant à son visage penché sur moi, à ses yeux ancrés dans les miens, j’ai compris ce soir là ce que je n’avais pas compris quand j’étais enfant : que ma mère avait peur.
On est allé se coucher en titubant, Penac nous a gardés pour la nuit. Je ne vois pas comment on aurait pu regagner la maison et il n’était pas question que Sam prenne le volant. Alors Penac a ouvert la porte d’une chambre et on s’est affalés sur le lit. Ce n’est que le lendemain matin qu’on a vu au milieu de quoi on avait dormi : tout autour du lit, contre les murs, il y avait des boîtes entassées, des dizaines de boîtes, et des appareils électroménagers aussi, plusieurs frigos et cafetières sans compter les vieilles télés. C’était un réveil un peu difficile en plus du mal de crâne, tous ces vieux trucs à moitié rouillés qui encombraient la chambre. Et quand on a voulu en parler au vieux Penac, il nous a dit : « Ben quoi, est-ce que j’ai une tête à vouloir empoisonner des gosses ? Vous savez ce qu’on en fait de ces trucs si on les met à la benne ? Il y a quelques années, y avait une famille de manouches qui vivait à l’écart du village, à l’endroit de l’ancienne décharge. Les gamins, ils grattaient sans arrêt dans la terre, ils s’amusaient quoi. Eh ben ces gamins là, ils avaient du plomb dans leurs veines. C’est le médecin qui me l’a dit un jour. C’est ça qu’on appelle le saturnisme. Alors ces machins là, ils sont bien mieux fermés dans la chambre, au moins ils rendront personne talalo, pas tant que le vieux Penac est encore là.»
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