Vassia - le roi (10)

Publié le 15 Juillet 2010

Quand le jour du dernier trajet avec Sarah est venu, Vassia ne savait pas trop comment prendre congé d’elle, une fois qu’il l’aurait déposée le soir. Il avait imaginé des choses, mais rien qu’il n’aurait osé lui dire ; des choses comme « C’était chouette ces trajets avec toi » ou « ça va me manquer de plus t’avoir dans ma voiture », des phrases qui étaient bien la traduction de ses pensées mais qui, une fois prononcées, lui auraient semblé ridicules. J'ai essayé de lui souffler des choses mais il n'a pas entendu. Finalement, il n'a rien eu à lui dire car c'est elle qui a pris les devants : lorsqu’ils sont arrivés en ville, elle lui a dit : « Tiens, Vassia, ça te dirait d’aller boire quelque chose avec moi, pour fêter ce dernier voyage ? » Alors il s’est laissé guider et s’est retrouvé assis en face d’elle dans un café, à boire une bière pendant qu’elle parlait. Elle lui a raconté ses recherches pour trouver une voiture, les conseils que lui donnait son frère, et son père qui n’était pas d’accord ; elle lui a dit qu’elle aimerait bien un jour, elle aussi, trouver une jolie maison en dehors de la ville mais qu’à l’allure où grimpait l’immobilier, elle n’était pas prête de réaliser son rêve. Sarah savait faire cela : raconter des petits riens de la vie qui mis bout à bout faisait une conversation. Et puis, à un moment, elle lui a expliqué qu’il y avait un projet au Parc qui lui disait bien, il en avait sans doute entendu parler, un projet d’échange professionnel avec le personnel d’une réserve naturelle en Russie. Alors, de but en blanc, Vassia lui a dit : «  tu sais, à la fin, ma mère se prenait pour une femme russe. Olga Lipovsky.» C’était la première fois qu’il abordait vraiment ce sujet avec Sarah. Les autres fois, pendant le trajet, il s’était contenté de lui dire : « C’est pas la joie ma mère en ce moment » ou bien « ma mère va pas très bien alors m’en veux pas si je suis pas causant ». Mais assis en face d’elle au café, il s'est mis à parler, il a raconté les dernières années, et puis les derniers jours, et le chagrin aussi. Il lui a dit : « c’est une hémorragie interne qui l’a emportée. L’aorte qui pète et woufff – là, il a fait le bruit de la mer – le sang qui envahit le cerveau. Mais y a un truc chouette dans cette histoire, tu sais, c’est que quand ça s’est passé, pour pas qu’elle lutte, qu’elle se cambre ou je sais pas quoi, ils lui ont injecté un sédatif. Ouais… T’as déjà été endormie ? – Sarah fit oui de la tête – et ben ma mère, elle est partie comme ça, comme quand t’es super crevé et que tu peux enfin dormir, quand tu peux enfin de laisser aller, que t’as l’impression que tu flottes sur tes draps, que t’es porté par le vent… ».

 

 


Rédigé par Marie Alster

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