Dernière affaire (3/3)

Publié le 28 Mai 2011

C'est à moi qu'est revenue la tâche délicate d'aller prévenir les parents. Je les connaissais bien, je les avais vus souvent à l'époque, et après aussi d'ailleurs, quand de nouvelles urgences avaient pris le pas sur les recherches de leur fils. Je leur avais rendu visite régulièrement, deux ou trois fois par an, même quand je n'avais rien à leur dire; je les écoutais me parler de leur enfant, je discutais un moment avec leur fille, une ado qui faisait ce qu'elle pouvait pour vivre avec tout ça.

 

Ils habitaient un petit pavillon derrière la gare, une maison années trente avec un jardin à l'arrière. Quand je suis arrivée, la mère était seule; le père était encore au travail et la fille était assez grande pour voler de ses propres ailes. La mère m'a ouvert, elle a eu l'air surpris et son visage s'est assombri. Elle sentait que j'étais l'oiseau de mauvais augure, que j'apportais avec moi la tristesse et les larmes.

 

Je lui ai dit que je venais pour Samuel, que nous avions trouvé un corps dans le jardin Lecoq, enterré sous un arbre, que nous avions de bonnes raisons de penser qu'il s'agissait de leur fils. Elle a froncé les sourcils et elle a dit: «Ah oui? De bonnes raisons vous dites! Et lesquelles? » son visage était furieux, tout en elle disait « Vous vous trompez ». J'ai baissé le regard, je ne voulais pas voir dans ses yeux l'effet de ce que j'allais dire. J'ai repris: « L'enfant que nous avons trouvé souffrait du syndrome de Roberts. D'un seul côté: le bras gauche. Il portait un jean et un t-shirt bleu, avec un col en V, et des baskets blancs. »

 

Plus tard, l'autopsie révèlerait de nouveaux éléments; je n'y assisterais pas. Claire était assez forte pour affronter ça toute seule, elle me raconterait ensuite. Les côtes du gamin étaient enfoncées et son bras droit cassé au niveau du coude. De toute évidence, il avait lutté pour sa vie, se servant de sa seule force, son bras droit fort comme deux fois un bras ordinaire. Je voyais le gamin allongé par terre, une masse énorme et sombre assise sur son thorax, lui brisant le bras droit, ne lui laissant aucune chance. J'entendais sa bouche qui cherchait de l'air, le souffle rauque qui en sortait; j'imaginais son bras gauche cherchant à se défendre, petite aile trop courte pour pouvoir s'envoler. Je tentais de chasser ces images mais c'était ma dernière affaire, je pouvais enfin pleurer, pleurer pour toutes les fois où je ne l'avais pas fait, transformant ma tristesse en hargne et en colère rentrée. Peu importait où ça s'était passé, peu importait quand, à quelle heure, et pourquoi. Tout cela, on le trouverait: le T-shirt du gosse portait des traces de graisse, une graisse noire et épaisse dont on trouverait l'origine. Elle nous mènerait au coupable, on le coincerait. Je le voyais face à nous nous racontant tout ça; et je nous voyais, nous, fermant nos poings au fond de nos poches, les mâchoires serrées à s'en briser les dents.

 

C'est à cela que je pensais encore, trois jours plus tard, alors que le monde entier fêtait le passage au nouveau millénaire et qu'on attendait les résultats des dernières analyses. On relisait les rapports de l'époque, on réinterrogeait les parents prudemment, on reprenait tout le dossier point par point. A la fin de la journée, Claire est partie réveillonner, c'était de son âge; un garçon l'attendait sans doute, il lui ferait oublier quelques heures les gamins enterrés sous les arbres. J'étais dans mon bureau, j'avais mis dans le magnétoscope la cassette des reportages qui avaient été faits à l'époque, l'archiviste de France 3 venait juste de nous l'apporter. Elle est passée près de moi, m'a fait une bise sur la joue et m'a dit: « Rentre pas trop tard, c'est la fête ce soir. »

 

Les images défilaient, je voyais la ville comme elle était alors, les tenues des gens paraissaient démodées; de temps à autre, le visage du gamin illuminait l'écran, puis venaient les témoignages des pathologistes, les détails, les vues en coupe. Il était plus de dix heures maintenant et ces images ne m'apportaient rien. J'ai repris le dossier, pour la énième fois, en relisant tout depuis le début: l'enquête de proximité, les auditions de tous ceux qui avaient de près ou de loin entouré ce gamin, la famille, l'école, les animateurs du centre de loisirs. Il était presque minuit quand j'ai eu le déclic, comme une alerte silencieuse, mon cœur qui cogne pour me dire: ça y est. J'ai relu la dernière audition que j'avais devant les yeux, un des employés de l'école, un type qui faisait un peu tout, encadrait la cantine, taillait les arbres, réparait le portail et les jeux dans la cour, ou bien encore la chaudière, une chaudière au fuel. On lui demandait comme à tous s'il avait quoi que ce soit à déclarer à propos de Samuel, quelque chose qui lui semblerait important et qui pourrait nous aider. Il répondait: «Qu'est ce que vous voulez que je vous dise? Bien sûr que je vois qui c'est, pauv' gamin, y en a pas deux comme lui. Mais je lui ai jamais parlé ni rien, et franchement, avant qu'il disparaisse, je savais même pas comment qu'il s'appelait. » Alors, j'ai entendu sa voix à mon oreille, elle se superposait aux mots que je lisais à voix basse: «  Drôle de truc, hein! Pauv' gamin... vous savez comment qu'il s'appelait cet arbre?  Un Davidia Involucrata... l'arbre aux mouchoirs... ». Le salopard... j'ai regardé son nom, sa date de naissance: ça collait. Quelques jours après la mort du gosse, cet enfoiré s'était fait muter aux espaces verts et avait intégré l'équipe du jardin; depuis, il avait veillé chaque jour sur l'enfant qu'il avait tué et enterré là, et qui dormait dans les racines d'un arbre. Mais ça, on l'apprendrait plus tard, quand on irait le cueillir à l'aube. Il serait l'un des premiers coupables coincés en l'an 2000. J'ai regardé ma montre, il était minuit. Dehors, le feu d'artifice éclatait au dessus de la ville et les gens s'apprêtaient pour le bal, le visage rose, bleu, jaune, sous les lumières des fusées.

 


Rédigé par Marie Alster

Publié dans #Dernière affaire

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R
<br /> <br /> Au début , on pense à d'autres, et puis non, le ton est singulier, l'écriture me happe et m'emporte dans le récit.<br /> <br /> <br /> <br />
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R
<br /> <br /> Est-ce Vassia en filigrane, je trouve la même masculinité dans la voix. Un décalage étrange qui n'est pas sans intérêt, bien au contraire.<br /> <br /> <br /> <br />
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M
<br /> <br /> Efficace ,triste et beau . La lecture à voix haute fait caisse de résonance. Et ta patte est indéniable .  <br /> <br /> <br /> <br />
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L
<br /> <br /> Impeccable. (Encore ?)<br /> <br /> <br /> <br />
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