Dernière affaire (2/3)

Publié le 25 Mai 2011

Claire m'attendait sur un banc, on avait trouvé le cadavre dans le parc du centre ville, sous les racines d'un vieil arbre que le vent avait déraciné, un bel arbre tortueux qui s'élevait près du bassin. Quand l'équipe municipale était venue voir l'état du jardin après le passage de la tempête, on avait vu dépasser de la terre un bout de tissu, un os.

 

En marchant vers Claire, je voyais derrière elle les techniciens s'affairer autour du corps. On n'avait pas eu à faire évacuer le jardin: entre les arbres qui étaient déjà à terre et ceux qui menaçaient de l'être, il était fermé au public pour un bon bout de temps. Seul se promenait encore un groupe de jardinier, trois ou quatre gars en tenue de travail qui se grattaient le crâne devant l'étendue des dégâts: le travail de reconstruction promettait d'être long. En temps normal, il aurait fallu sécuriser une zone et en empêcher l'accès; derrière les rubans de plastique tremblant dans le vent se serait massée la foule des curieux et derrière eux, plus loin dans l'intérieur du parc, des étudiants assis à la terrasse du kiosque, et derrière la butte, des gamins sur les balançoires.

 

Claire a attendu que je m'assois à côté d'elle et elle a dit: « Alors? C'est quoi cette histoire? ». Claire n'était pas parmi nous depuis longtemps, c'était un peu la gamine du service. Avec moi qui faisais plutôt partie des vieux de la vieille, on formait une belle équipe. Elle m'a demandé: « Tu vas pas le voir? » Je l'ai regardée en silence, jeté un œil par dessus son épaule aux techniciens en combinaison et j'ai dit: « Qu'est ce que tu veux que je vois, hein? Des os qui flottent dans un petit pantalon? Non merci, Claire, pas cette fois. Y a pas trente six gamins comme lui qui ont disparu ces dernières années alors que j'y aille ou pas, ça changera rien. On sait tous que c'est lui, non? Entre nous on l'appelait « le petit oiseau » mais tu sais comment on les appelle dans le langage médical les gens comme lui? Des phocomèles. Ça vient du grec, ça veut dire « membres de phoque ». Le gamin, on l'a recherché comme des malades, on savait tous ce que ça signifie un handicap dans ces cas là, c'est le passeport pour l'enfer et le pire qui soit. » Le téléphone de Claire a sonné, elle a vérifié le numéro sur l'écran, elle m'a dit: « Pelletier » et elle s'est levée pour répondre, en s'éloignant un peu pour être tranquille. J'ai vu s'approcher un des jardiniers, le plus vieux de l'équipe sans aucun doute. Il m'a saluée d'un signe de tête et m'a dit: « Drôle de truc, hein! Pauv' gamin. »; il a posé sa casquette comme s'il lui rendait hommage et a continué: « faut pas y voir un signe sans doute, mais vous savez comment qu'il s'appelait cet arbre? » Sans me laisser le temps de répondre, il a dit: «Un Davidia Involucrata; mais ça, c’est le nom savant. Parce que sinon, on l'appelle l'arbre aux mouchoirs. Celui là en tout cas, il a fini de pleurer. »

 

Le jour était bien avancé, le corps du gosse sortait lentement de terre. Dans une heure, ils devraient allumer des torches pour éclairer la scène. Ensuite ils nous diraient: « Le gamin porte un jean avec des baskets blancs et un t-shirt bleu, col en V. » Mais cela, je le savais déjà. Avec Claire, on est parties par l'entrée qui donnait sur le boulevard, Pelletier nous attendait pour faire le point. Il n'y avait pas grand monde dans les rues et les rares personnes qu'on a pu croiser avaient des yeux hagards; la ville avait un petit air de fin du monde, la bataille était finie, il faudrait reconstruire.

 

 

Rédigé par Marie Alster

Publié dans #Dernière affaire

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