Le jeu de Madame Alfred 13
Publié le 7 Août 2009
ou Les aventures du Grand Oracle au chevet du monde, épisode n°13
Il était une fois, dans un pays banal où les villes ponctuent la campagne et où les familles s'entassent dans des immeubles avenue de la Libération ou dans des pavillons rue de l'Engin, un
vieux moine de la secte des Enfants d'Aphrodite qui sentait sur la fin de sa vie qu'il avait raté quelque chose. Les adeptes de cette secte étaient tous des hommes qui
vouaient leur vie à la glorification de l'esprit féminin. Ils se devaient de maquiller leurs yeux et leurs lèvres et portaient des robes à volants et des escarpins. Ils étaient de parfaites
ménagères et de vrais cordons bleus, excellaient dans l'art de la broderie et confectionnaient des bouquets comme personne.
Tout cela, le vieux moine le faisait très bien au quotidien et il était même dans les meilleurs éléments. Seulement voilà: les Enfants d'Aphrodite avaient un principe suprême que le
vieux moine avait toujours trouvé un peu obscur et qu'il n'était pas sûr d'appliquer parfaitement "Sur ta peau de soie, je trace un ruisseau sombre". Il avait d'abord pensé
qu'il lui fallait tracer des lignes noires sur sa peau à l'aide d'un khôl indien; ce qu'il avait fait d'ailleurs, sans comprendre pourtant où était l'esprit féminin à devoir ressembler à un
parachutiste en campagne. En se rendant au grand rassemblement de la secte, il avait compris sa méprise et devant le regard désapprobateur du Grand Maître, avait vite effacé les traits de
maquillage.
Ensuite, il s'était creusé la tête, avait beaucoup médité et en était arrivé à la conclusion qu'il devait garnir sa maison de coussins de soie aux motifs champêtres. Il avait alors passé une
grande partie de ses loisirs à faire de la peinture sur soie et était passé maître dans le tracé des ruisseaux: ruisseau qui serpente au milieu d'un champ de fleurs ou ruisseau qui court
dans la pénombre des sous-bois, aucun n'avait plus de secret pour lui. Oui mais voilà: quelque chose le chiffonait et une petite voix lui chuchotait qu'il s'était une fois de plus fourvoyé.
Le vieux moine était bien embêté. Il aurait pu tout simplement continuer ainsi en faisant semblant d'y croire ou bien demander conseil au Grand Maître des Enfants d'Aphrodite sur ce principe
suprême qui lui donnait du grain à moudre. Mais non. Il préféra faire appel au Grand Oracle.
Le Grand Oracle ne se fit pas prier pour venir car il détestait par dessus tout le Grand Maître des Enfants d'Aphrodite qui par le passé lui avait donné du fil à retordre et il prit cet
appel pour une victoire personnelle. Tout agacé qu'il fut par les froufrous du vieux moine et le rouge qui bavait sur sa bouche, il tint malgré tout à lui porter secours.
Lorsqu'il fut au fait du problème, il prit un temps de réflexion. Il avait immédiatement compris de quoi il retournait mais il ne voulait pas brader son savoir. Alors, il en fit des tonnes. Il
s'allongea d'abord sur le ventre, le nez dans les coussins de soie, et resta ainsi si longtemps qu'il failli s'endormir. Puis il se releva et entonna une chanson solennelle dans
une langue guturale qu'il avait inventée pour ce genre d'occasions. Enfin, il demanda au vieux moine de lui apporter de la liqueur de bouillon-blanc - qui n'avait d'autre but que de le
griser un peu - et de la paille de fer, pour le folklore... Il avala la liqueur cul-sec et se mit la paille de fer dans les oreilles. Alors, il posa la main sur l'épaule du vieux moine et lui dit
: "Les larmes, très cher moine des Enfants d'Aphrodite, voilà tout le secret! Les larmes qui viennent aux yeux des femmes et qui coulent sur leurs joues en emmenant leur maquillage. Ce
n'était que cela. Comment faire honneur à l'esprit féminin si vous ne versez pas par moments quelques larmes?"
Le Grand Oracle fut très content de cet épisode car il s'était bien
amusé. Quant au vieux moine, il ne passe plus un jour sans qu'il pleure un peu. Et lorsqu'il sent les larmes venir, il s'asseoit devant son miroir et les regarde grossir
au bord de ses yeux comme les eaux d'un orage puis déborder et rouler sur sa peau en y laissant de longues trainées noires qu'il laisse sécher ainsi sur son visage.
Celui-ci aussi est à (re)lire en musique!
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