Le jeu de Madame Alfred 17
Publié le 24 Septembre 2009
Il était une fois, sur une île au milieu d'autres îles, un oiseau immense au
bec de pierre et aux orbites vides qu'on appelait le Troglodyte. Il était le dernier survivant d'une espèce heureusement disparue qui avait semé la terreur en fixant ses proies de
ses yeux absents et en les broyant d'un seul coup de bec. Aussi, lorsque les Troglodytes commencèrent à mourrir de vieillesse, il ne s'était trouvé personne pour en combattre
l'extinction. Pourtant, alors qu'on les croyait disparus, il en restait un, encore jeune et plein de forces. Il nichait dans un arbre creux en haut du Mont Tamiflu et se nourrissait de
bêtes égarées ou des carcasses rejetées par la mer. Mais lorsqu'un jour la foudre fendit en deux l'arbre creux, embrasant le nid du Troglodyte, il partit loin de son île, plus près des
villes, plus près des gens.
Personne ne remarqua son arrivée au dessus de la ville: les claquements de son bec de pierre passèrent pour les grondements du tonnerre et son ombre sur les toits pour un nuage de pluie. Et
nul ne pressentit le drame qui couvait.
Voici ce qui arriva: une mère vivait seule avec ses enfants et leur consacrait et ses jours et ses nuits. Jusqu'à ce qu'elle croise un gaillard sur son chemin qui lui promit la lune,
les monts et les merveilles. Alors la mère est partie en voyage, les travaux d'aiguilles sont restés inachevés. La vaisselle est restée sur le bord de l'évier et les
bambins confiés aux bons soins de
l'aîné.
Lorsque la mère revint de voyage, seule et fatiguée, elle trouva la maison vide, le balcon dévasté. Elle chercha et appela mais la maison ne lui renvoya que l'écho de sa voix. Alors elle fit appel à la police qui vint mener l'enquête. Sur le balcon, les agents regardèrent les dégâts infligés au mur de pierre et à la rambarde en acier; ils prirent des photos, firent des moulages et envoyèrent le tout pour analyse. Une fois les résultats connus, la police fut catégorique: les enfants avaient été dévorés par un Troglodyte. Oui, certes, on croyait l'oiseau disparu. Mais les analyses ne mentent pas, c'est impossible, ce serait du jamais vu. Il ne lui restait plus qu'à faire une croix sur ses petits, faire son deuil et puis basta. D'ailleurs, pour les histoires de Troglodytes, il valait mieux voir du côté du Grand Oracle.
Lorsqu'il sut qu'il allait devoir en découdre avec l'oiseau aux orbites vides, le Grand oracle se sentit vieux et fatigué et il eut envie de ne pas être celui qu'il était, d'être un quidam au milieu des autres, un pauvre hère qui se débat sans espoir avec le sens de sa vie. Oui mais voilà: il était le Grand Oracle. Et un adversaire comme le Troglodyte, quand on est Grand Oracle, ça ne se méprise pas. Alors il alla chercher son ami le Rougier et lui demanda de l'accompagner. Le Rougier ne se laissa pas facilement entraîner; il y eut discussion, il exigea des compensations pour les risques encourus. Fifty fifty sur les retombées médiatiques de l'opération, ce fut son dernier mot.
Lorsqu'ils arrivèrent en ville, le Grand Oracle dépassant le Rougier de trois
têtes, le Rougier traînant la jambe et balançant ses grosses mains rouges en marchant, ils n'avaient guère l'apparence des héros qu'ils étaient. On leur fit pourtant un très bel accueil, avec
applaudissements et petits drapeaux.
Le Grand Oracle prit la parole en premier; se tournant vers la mère, il lui dit: "Qu'on m'apporte une pêche très mûre et deux bouteilles en plastique rouge." Puis ce fut au tour du Rougier de s'exprimer: "Et pour moi, ce sera une belle dinde bien ferme. Occie et plumée s'il vous plait."
Lorsque la mère revint les bras chargés de tout ce qu'ils avaient demandé, le
Grand Oracle pela la pêche, la coupa en deux et en offrit la moitié au Rougier. Il mangea ensuite l'autre moitié à toute vitesse, le jus coulant sur sa barbe. Puis il s'essuya les mains sur
sa robe et entreprit de se confectionner des lunettes épaisses avec le cul des deux bouteilles.
De son côté, le Rougier contemplait sa dinde. Il la soupesait, la tenait à hauteur d'yeux pour en tester l'aérodynamisme. Il lui brisa les 2 pattes puis la soupesa de nouveau, la tint encore une fois devant son visage comme un avion en papier. Très satisfait, il la mit sous son bras et fit signe au Grand Oracle qu'ils pouvaient s'en aller.
A la nuit tombée, la foule les regarda partir à travers la ville. Le Grand Oracle ouvrait la marche et jouait son rôle d'éclaireur avec un grand sérieux. Derrière lui, le Rougier tenait
sa dinde par les hanches et soufflait dans son bec. A la fois rauque et puissant, le son qui s'échappait du derrière de la dinde faisait une étrange mélodie qui montait dans les rues, allait
jusqu'au ciel par dessus les toits, passait les portes de la ville et courait dans la vallée. Alors il y eut un moment où la mélodie atteint celui qui de ses orbites vides scrutait la nuit et
attendait. Il se redressa, fit claquer son bec de pierre dans le vent et se tint prêt.
La bataille dura longtemps. Le Grand Oracle en sortit hagard et échevelé et
le Rougier y perdit un oeil. Un oeil sacrifié au combat contre le plus terrible des oiseaux de proie. Lorsque dans la brume du petit matin ils repassèrent les portes de la ville, les gens les
crurent sortis du dernier cercle de l'enfer. Puis, en les regardant s'approcher et émerger lentement du brouillard, ils virent que le Rougier portait sur son dos un enfant endormi. Les
deux autres s'accrochaient de leurs petites mains sales à la barbe du Grand Oracle.
C'était une histoire en réponse à ces contraintes:
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