Les jambes d'Irma, les lunettes d'Octave (2)
Octave arrive en courant. Il est trempé, son pull tombe sur ses épaules comme une serpillère et laisse sur le lino de la cuisine de larges flaques de pluie. Après la chaleur de l'été, l'automne a drainé avec lui tous les nuages du ciel, et la pluie aussi. Elle tombe chaque jour et chaque nuit, fait un rideau terne derrière les fenêtres.
Nous sommes tous rassemblés dans la cuisine étroite, chacun sur sa chaise. Sauf Blaise évidemment, dans son fauteuil. On a du ajouter des sièges, on a à peine la place de circuler, et avec le fauteuil de Blaise, c'est encore plus délicat.
Chacun est plongé dans ses pensées, personne ne parle. Même pas Irma, qui semble partie je ne sais où, peut-être là où ses jambes seraient de nouveau solides et galbées, et blanches aussi, sous sa jupe légère. Son regard est fixe mais sa tête dodeline doucement. C'est nouveau, je l'ai remarqué il y a quelques semaines seulement. Je l'observe parfois, du coin de l’œil, espérant ne pas voir les choses s'aggraver. Que pourrais-je bien faire contre cette tête qui ne veut plus rester tranquille ? Il va falloir que j'y réfléchisse.
Les jumeaux fixent la nappe en plastique et tambourinent des doigts sur la table, Pierre de la main gauche, Etienne de la main droite. Ils sont en rythme, c'est assez doux à l'oreille, ça meuble notre matinée grise. Cette fois, Etienne a l'air bien présent, il suit sans en rater un seul les battements impulsés par son frère. Un jour, ce devait être une des dernières journées de grande chaleur, Pierre a dit quelque chose, je ne sais plus quoi exactement et d'ailleurs cela n'a pas d'importance, c'était seulement une de ces choses banales et instinctives qu'on dit parfois, comme « j'ai faim » ou bien « comme il fait chaud ! », mais ce qui nous a marqué ce jour là, c'est qu'Etienne n'a rien dit en retour. Rien. Le silence. Je me souviens, nous étions tous à l'ombre derrière la maison, en rang d'oignon le long du mur pour goûter la fraîcheur de l'ombre, et Blaise déambulait dans son potager, cueillait un légume bien mur ici ou là et le posait sur ces genoux, taillait, observait, sentait même quelques plants, insensible sous son grand chapeau aux brûlures du soleil. Nous avons tous fixé Etienne, sans un mot nous non plus. Il fixait un point un peu au dessus du sol et ses doigts dessinaient des formes sur la jambe de son pantalon. Pierre semblait en état de choc, la mâchoire pendante et le teint livide. Il a lancé vers nous un regard désespéré. Les paroles de Pierre sans le complément d'Etienne, c'était comme une vallée sans écho. Tout est rentré dans l'ordre dans les minutes qui ont suivi et nous avons tous oublié. Jusqu'à la fois suivante, et une autre encore. Dans les deux derniers mois, cela avait bien du arriver à une dizaine de reprise et les temps sans écho se faisaient toujours plus longs.
Armand a rejeté la tête en arrière et l'a appuyée contre le mur. Il dort. Il s'assoupit de plus en plus souvent dans la journée, de courtes siestes soudaines et profondes, et silencieuses. L'été, c'est la chaleur qui l'endormait. Là, c'est le bruit de la pluie. Je suppose que cet hiver, c'est le silence de la neige qui l'emportera dans le sommeil. Puis au printemps, le chant des oiseaux. Parfois, je le découvre endormi dans la cuisine, ou alors dans le salon, assis toujours bien droit et la tête rejetée en arrière, la bouche grande ouverte. Il ne fait aucun bruit, ne bouge pas d'un pouce. Cela m'inquiète à chaque fois. Est-ce qu'il pourrait être mort ? Et si un jour il l'était, comment ferais-je la différence entre ces moments de repos et une absence de vie ? Pour me rassurer, je m'approche de lui et le secoue, doucement d'abord, puis plus brusquement. Il sort d'un coup de son sommeil, me regarde sans parvenir à distinguer mon visage, sourit, et dit : « Qu'est-ce que tu veux, petite sœur ? »
« Tu dormais. » Je réponds toujours ça. Rien de plus. Alors Armand secoue la tête et me dit, comme s'il parlait à un tout petit enfant : « Mais enfin Alice, tu sais bien que je ne dors jamais ! Je réfléchis... »
Et puis il y a Blaise bien sûr, taciturne et râleur, toujours prêt à s'en prendre à l'un de nous. Son occupation favorite est d'arriver à nous faire mal en nous coinçant un pied avec son fauteuil. Une petite poussée de la main sur une roue au moment où quelqu'un se faufile derrière lui, et hop ! Le tour est joué. A moi, il ne le fait plus, ça ne l'amuse plus. Il faut dire que chaque fois je me mordais l'intérieur des joues et fixais mon regard sur un point lointain. Il ne devait pas m'atteindre, il en aurait été si fier ! Ça n'a pas été facile de résister à la douleur, et à l'agacement aussi, Blaise peut être si profondément énervant quand il s'y met ! Mais cela a payé : je peux passer près de lui sans craindre ses mauvais tours.
Octave nous regarde d'abord sans parler. Il reprend son souffle. Sur les verres de ses lunettes s'accrochent de petites gouttes rondes. Derrière, ses yeux paraissent immenses. Ses épaules maigres se soulèvent en rythme sous son pull trempé et il balaie chacun de nous de son regard de poisson.
C'est Blaise qui parle le premier :
« -qu'est-ce qui t'arrive mon pauvre Octave, tu as encore vu quelque chose d'incroyable ? Laisse moi deviner... Je sais.... Un paquebot arrive sur la mer! » et il part d'un grand rire mauvais qui tire Irma de ses rêveries et réveille Armand. Sur la table, le tapotement des jumeaux s'est arrêté. Je viens en aide à Octave : « -qu'est-ce qui se passe Octave ? Tu es sûr que tu vas bien ?
« -Oui, je vais bien – sa respiration se calme. Il fixe mon visage – j'étais dehors, je regardais tomber la pluie. Et là, j'ai vu quelqu'un en haut de la colline. Un homme. Avec un chien."
Dans la cuisine, plus personne ne parle. J'ai senti mon cœur s'emballer d'abord, puis s'arrêter une seconde, une seconde de vie en suspend, avant de reprendre sa course folle à un rythme changeant.
Chacun fixe Octave dont les yeux passent de l'un à l'autre. Finalement, Irma prend la parole :
« - un quoi ? Tu veux bien répéter ce que tu viens de dire Octave, s'il te plait ? »
Octave s'impatiente :
« - un homme ! Avec un chien ! Ils étaient tous les deux en haut de la colline. Ils regardaient vers la maison. »
Je ne veux pas en entendre plus. Je cours vers la porte et sors sous la pluie. S'il y a quelqu'un en haut de la colline, je dois le voir moi aussi. Depuis combien de temps n'a-t-on vu personne ? Est-il possible qu'Octave dise la vérité ? Et saurions nous même reconnaître quelqu'un d'autre s'il se présentait à nous ?
La pluie est très forte, les gouttes me font presque mal en touchant ma peau. Elles dégoulinent sur mes cheveux, mon visage. En une minute à peine, je suis trempée.
Je regarde vers le haut de la colline, je n'arrive pas à voir à cause de la pluie. Je ne réfléchis pas, c'est l'instinct qui me porte. Je prends le chemin qui monte vers le grand arbre au sommet. De petites rivières de terre coulent entre les cailloux. J'essaie de marcher directement sur l'herbe mais elle est si glissante que je tombe, les genoux et les mains dans la terre. Quand j'arrive enfin en haut, mes vêtements couverts de boue collent à mon vieux corps. Mais il n'y a personne ici pour profiter du spectacle. Le sommet de la colline est désert, seul l'arbre est encore là. Je m'attarde un peu sous ses feuilles, protégée un instant de la pluie. Même si quelques gouttes trouvent leur chemin à travers les feuilles, je suis à l'abri. Je respire un grand coup, je sens l'odeur de la terre, un bouquet de fer et d'humus que la pluie réveille.
Je scrute le paysage de l'autre côté. Mais la pluie n'est pas plus faible sur ce versant là. Peut-être est-ce un homme qui s'en va, là-bas, avec son chien à ses côtés. C'est une ombre mouvante, une tâche plus grise que le reste autour, et qui bouge, se fond dans la brume et meurt à l'horizon.
Je rentre à la maison. Je dois me changer, me sécher. Je ne dois pas tomber malade, les autres comptent sur moi.
Dans la cuisine, Octave répète toujours la même histoire, celle de l'homme et de son chien qui fixent la maison depuis le haut de la colline. Pour une fois, personne ne remet ses paroles en doute.Chacun prend au sérieux la venue de l'inconnu. A mon passage, Armand demande :
« - Alors, tu l'as vu ?
- Non. »
J'ai parlé sans me retourner. Je monte me changer dans la chambre, j'enroule une serviette autour de ma tête avant de redescendre. Je me sens un peu mieux maintenant que je suis séchée, réchauffée. Je reviens dans la cuisine. Ni Irma ni aucun des frères ne fait attention à moi. Tous sont tournés vers Octave qui maintenant assortit ses paroles de gestes amples, simulant la taille de l'homme, celle de son chien. Il mime sa propre réaction quand il a aperçu les deux silhouettes au loin.
Puis ensuite, tout le monde se tait. Je m'assois près d'Irma, j'observe en douce leurs visages fermés, leurs sourcils blancs froncés en une mine inquiète.
Le sourire d'Octave disparaît petit à petit. Il regarde les autres et lance d'un air étonné :
« -ben quoi ? Qu'est-ce que vous avez ? »
Cette fois, ils ont tous repris leur pose habituelle. Les jumeaux pianotent à nouveau sur la nappe, Blaise grogne dans son fauteuil, Irma a l'air ailleurs te Armand semble sur le point de se rendormir.
Finalement, c'est moi qui prends la parole :
« - tu sais, Octave, je suis sortie sous la pluie moi aussi et je n'ai rien vu. Je suis même allée jusqu'en haut de la colline, il n'y avait personne. »
Octave prend son air froissé :
« - et qu'est-ce que tu insinues, Alice ? Que j'invente cette histoire, peut-être ?
- ce n'est pas ce qu'elle veut dire, petit frère. Armand ne dormait pas. Il vient à mon secours pour raisonner son frère. Mais tu aurais pu mal voir.
Je renchéris : - oui, Octave, ça pouvait être une ombre, une impression donnée par la pluie.
Blaise bougonne : - Pff... il a encore oublié qu'il était miro ma parole. Mon pauvre Octave, en plus de la vue, je crois bien que tu perds la tête.
A mon oreille, la douce voix d'Irma intervient : - Bon, peut-être qu'Octave n'a pas tout à fait bien vu. Mais s'il avait raison et que l'inconnu revienne. Qu'est-ce qu'on ferait ?
- on pourrait l'inviter à la maison !
Octave a l'air tellement heureux à l'idée d'accueillir un étranger chez nous ! Mais les autres ne partagent pas son enthousiasme. Même Armand semble hésiter.
Les jumeaux ont cessé de tapoter. Pierre prend la parole :
- On pourrait faire comme si on était pas là.
- Oui, enchaîne Etienne, on fermerait les volets et on ne ferait pas un bruit. On se cacherait dans le noir.
Armand se décide : - ce serait quand même dommage de ne pas lui demander ce qu'il veut.
Irma enchaîne : - peut-être qu'il a besoin d'aide.
C'est alors que Blaise éclate : - Hé bien vous faites ce que vous voulez mais moi, je vais chercher le fusil du grand-père.
- Tu es devenu fou, Blaise ! Je ne suis pas sûre de pouvoir arrêter mon frère. Ce truc est vieux comme le monde. Il est sûrement complètement grippé. Et puis de toutes façons il n'en est pas question, on accueille pas les gens avec des armes.
- M'en fout! Le fusil est une véritable antiquité ? Et alors ? Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse ? Tu n'en es pas une aussi, toi, peut-être ? Blaise ricane. On est plus à cent ans près ma chère Alice. Allez, laisse moi passer, je vais dans l'atelier.
Les roues de son fauteuil mordent déjà sur le bout de mes souliers. Son regard méchant est planté dans le mien. Je tente autre chose :
- tu ne vas pas sortir sous la pluie, ton fauteuil va rouiller. Comment feras-tu quand tu ne pourras plus avancer ?
Blaise n'en démord pas. Pour toute réponse, il pousse de nouveau son fauteuil de quelques centimètres. Je cède. A la table, personne n'a bougé. Tous ont suivi l'échange avec appréhension, se demandant sans doute jusqu'où j'irais, quelle résistance j'opposerais à mon frère. Je ne m'attendais pas à ce qu'ils s'en mêlent. C'est toujours comme cela chez nous. On en prend pas part aux querelles des autres. Même quand on aimerait bien prendre partie pour l'un ou pour l'autre, le principe de non ingérence est quelque chose auquel on tient. Il garantit la paix dans la maison. Si l'un de nous brisait cette règle, les conflits n'en finiraient plus, des alliances se créeraient puis seraient dénoncées, chacun devrait choisir son camp. Ce serait la guerre perpétuelle.
Je soupire et recouvre mon calme :
- Très bien. Fais comme tu veux. Tu sais où il est au moins ?
Blaise reste muet. Il profite que je me sois écartée pour pousser son fauteuil et sortir. Par chance, la pluie s'est calmée. Et quand Blaise arrive dans la cour, ce n'est plus qu'une petite bruine qui le mouille à peine. Je le regarde avancer par la fenêtre. Je ne dis rien et personne ne m'adresse la parole. Ils connaissent ma déception, ils n'insistent pas.
Toujours debout au milieu de la pièce, Octave a l'air un peu perdu. Il lève vers moi un regard désolé. Dans son enthousiasme, il n'avait pas pensé que son histoire remuerait toute cette inquiétude. Je m'approche de lui et pose ma main sur sa joue. Elle est glacée. Je le prends par le bras et l'attire doucement hors de la cuisine
: - Viens, Octave, tu es trempé. Il faut que tu te changes.
J'aide Octave à passer des habits propres et secs.Sa peau est toute bleue, il a l 'air de luire dans la lumière grise. Il se laisse faire sans rien dire, je fais bouger ses bras maigres comme s'ils n'étaient attachés à son corps que par un point au fil à repriser. Je jette son pull trempé dans un coin, avec mes habits de ce matin. Ça va être encore toute une histoire pour faire sécher tout ça. Je vais devoir faire un feu dans la cheminée sinon nos affaires sentiront le moisi. Je déteste cette odeur. J'ai l'impression qu'elle me dit : « voilà ce que vous êtes, de vieilles choses humides sur lesquelles voudrait pousser la vermine. » Alors j'y fais la chasse, je mets un point d'honneur à ce que tout sente toujours le frais, le propre. Cela me demande beaucoup de travail, je ne dois jamais relâcher. Surtout depuis que Pierre est incontinent. Par chance, c'est bien la seule chose que les jumeaux n'aient pas en commun et je croise les doigts pour que ce soit toujours vrai. J'ai du trouver une solution pour que Pierre ne mouille plus ses slips et ses pantalons, ni le lit d'ailleurs, les draps sont si lourds à laver !
Je me suis creusé la tête un bon moment, et puis j'en ai parlé à Armand. Ses idées sont toujours intéressantes. Il m'a dit :
- Laisse moi faire, petite sœur, c'est à un homme de s'occuper de ça.
Puis il est parti dans l'atelier. J'ai entendu des bruits de matières que l'on coupe, senti l'odeur du plastique en train de fondre. Armand ne m'a pas montré ce qu'il avait fait. Il ne me l'a pas expliqué non plus. Il a appelé Pierre dans l'atelier et ils sont restés un moment enfermés là tous les deux. Quand ils sont ressortis, Pierre était souriant et Armand le tenait par les épaules. Il me semblait déceler chez Pierre quelque chose de changé dans sa façon de marcher mais je ne le remarque plus aujourd'hui, j'ai du m'y habituer.
Pendant qu'Octave enfile un pantalon bien sec, j'entends les autres chuchoter dans la cuisine.
* * *
Le lendemain, nous nous levons de bonne heure. Nous sommes tous un peu engourdis, chacun a eu un sommeil agité. Tous sauf Octave, qui a dormi comme un bébé. Mais je me demande bien ce qui pourrait empêcher Octave de dormir. Certains ont fait des cauchemars, les jumeaux surtout. J'ai même entendu Etienne pleurer un peu dans son sommeil. Armand n'a pas cessé de se tourner et se retourner dans son lit et Blaise a cherché son sommeil pendant un bon moment, en râlant que si en plus il ne dormait pas, il empêcherait tout le monde de se reposer. Le fusil était couché à côté de lui sur le lit, à portée de main. Il avait fini par le dénicher en haut d'une armoire au fond de l'atelier. L'arme était si mal en point qu'elle me semblait inutilisable. J'étais un peu rassurée mais la savoir dans la chambre me procurait malgré tout une vague inquiétude.
Irma et moi, nous avons longuement discuté avant que ma sœur s'endorme et me laisse à veiller seule dans le noir. Elle avait besoin que je lui répète qu'il n'y avait pas de raison que l'étranger nous veuille du mal. Et puis on ne savait même pas s'il allait revenir, ni s'il était jamais venu d'ailleurs. Il aurait pu tout aussi bien n'exister que dans l'esprit fantasque d'Octave, allez savoir, ou bien être une tache de buée sur ses verres de lunettes, tout était possible. Je disais cela à ma sœur, je prenais une voix douce et chuchotais en lui caressant les cheveux. Ils étaient comme de la laine sous mes doigts, une jolie laine blanche et douce dont on pourrait faire un cache-col. Quand elle a fini par s'endormir, je suis restée sur le dos, les yeux ouverts sur la nuit noire. La maison faisait du bruit, il y avait des craquements, des choses qui claquaient quelque part, des bruits sourds aussi, venus d'on ne sait où. On entend toujours cette sorte de bruit la nuit dans la maison, c'est sa façon de s'étirer, se reposer du jour, du soleil ou de la pluie, de reprendre ses formes avant le lever d'un nouveau jour. Mais cette fois, c'était différent, c'était inquiétant et sinistre. Parce que dehors, quelque part, il y avait peut-être un homme qui nous guettait. Je l'imaginais regardant la maison du haut de la colline. Selon le clair de lune, il la voyait à peine. Mais il la savait là. Et il descendait sans bruit sur le chemin, son chien bavant sur ses pas.
Mais finalement, ce jour là, personne ne vient. Nous nous relayons dehors pour faire le tour de la maison, nous restons à faire le guet sous un parapluie. Mais le jour passe et rien n'arrive.
Nous passons une nuit plus calme cette fois là. La tension est un peu retombée et le repos nous fait du bien. Quand nous nous levons le lendemain matin, la maison est entourée d'un épais brouillard. Nous ne prenons même pas la peine d'assurer des rondes, nous ne voyons pas à deux mètres.
Dans l'après-midi, Blaise décide de nettoyer son fusil. Il essaie d'abord de le démonter mais les années ont soudé ensemble les pièces de bois et de métal et rien n'y fait. Alors il retourne l'arme, scrute l'intérieur du canon comme un dentiste une bouche cariée. Il a pris avec lui un petit bâton qu'il entoure d'un mouchoir. Délicatement il l'enfonce dans le canon du fusil et commence son nettoyage pendant qu'autour de lui, les autres jouent aux cartes. Il a beau paraître calme, je n'aime pas la façon dont l'arme pointe vers son visage. Si un coup partait, il n'en resterait pas grand chose.
Blaise a du sentir mon regard. Sans détourner son attention de son fusil, il me dit :
- ça te fait peur, hein, Alice ? Tu te dis qu'une balle pourrait bien partir ? Ça arrive ça, par inadvertance – il ricane et fait : Boum ! Ah ah, le pauvre Blaise ! Le voilà le figure en bouillie ! Tu te demandes bien comment tu ferais, hein, pour réparer tout ça …
Je vois Irma qui hésite à répondre. Elle a tout entendu, elle n'est pas très attentive au jeu, ne s'y prête que pour aider Octave, faire équipe avec lui. Je lance à ma sœur un regard apaisant qui veut dire : « Tout doux, Irma, ce n'est pas grave. C'est Blaise, c'est tout, il est comme ça, tu le sais bien. » Finalement, aucun coup ne part. Octave perd une nouvelle fois malgré l'aide d'Irma. Il part bouder dans la chambre pendant que je prépare à manger avec Armand. La soirée se passe en douceur et la nuit est calme, chacun dort à poing fermé.
* * *
Je me lève tôt ce matin là. C'est le troisième jour après qu'Octave a fait son entrée fracassante dans la cuisine. Il fait un soleil magnifique, le brouillard a du laver le ciel des restes de pluie. Je m'affaire dans la cuisine, fais couler du café pour Irma que j'entends se lever. Ce n'est pas difficile de savoir que c'est elle. Son pas est léger mais ses manettes en bois cliquettent autour d'elle comme des castagnettes.
J'ouvre la porte de la cuisine pour faire entrer le soleil. L'automne est bien avancé, on le sent à l'odeur des feuilles, avant même de voir changer leur couleur. Les marches du perron sont baignées de lumière. Je pose un à un mes souliers et marche sur la pierre. Elle est fraiche sous la plante de mes pieds mais le soleil réchauffe un peu mes orteils. Je ferme les yeux. Je me revois enfant, marchant pieds nus sur le sol. Les frères qui chahutent, la voix claire de ma mère. Blaise qui semble courir tant il marche vite et Octave qui rit tout le temps, la bouche de travers. Je sens mes cheveux caresser mes épaules, ma chemise de nuit est si légère dans le vent du matin ! Mes jambes sont fines et tendres comme celles d'Irma et mon corps et mon cœur sont tout aussi légers. Je suis une enfant, j'ai la vie devant moi. Elle promet d'être belle, comment pourrait-il en être autrement ? La mort, j'en ai entendu parler, comme d'une contrée lointaine où je n'irai jamais.
Quand Irma pose la main sur mon épaule, je reviens à la réalité. Je me secoue, je dois m'habiller, verser nos cafés dans les bols. Je conseille à Irma d'aller un peu dehors, je l'appellerai quand ce sera prêt, nous déjeunerons toutes les deux pendant que nos frères dorment encore. Je monte dans la chambre et enfile une robe en silence avant de redescendre à la cuisine où le café m'attend.
Soudain, j'entends crier la voix de ma sœur :
- Aliiiice ! - sa voix atteint des sommets, ses manettes s'emballent – Alice ! Il est là !
Je pose le café sur la table, si brusquement qu'il se répand en grosses taches sur la nappe, et je sors rejoindre Irma devant la maison. Nous nous tenons toutes les deux par les épaules et regardons ensemble le haut de la colline. Il n'y a plus de doute à présent : il y a un homme là-haut, accompagné d'un chien. Tous les deux nous observent et semblent sur le point de descendre le chemin.
Je chuchote à Irma de ne pas avoir peur. Nous sommes fortes toutes les deux. Nous allons monter la colline et demander à cet homme ce qu'il veut. Irma est toute tremblante. J'essaie de lui montrer que je tiens le coup, que je n'ai pas peur. Mais mon cœur cogne si fort dans ma poitrine qu'il fait se soulever ma robe. Je murmure :
- Allez viens, grande sœur, tout ira bien. On va y aller sans bruit, fais bien attention à tes manettes. Je préfère que les garçons ne se réveillent pas, tu sais comment ils sont, ça va faire toute une histoire.
Irma plonge ses yeux dans mes miens et acquiesce de la tête. Nous nous mettons en route l'une à côté de l'autre. Elle doit actionner ses jambes, on ne peut pas se tenir la main. A contre-jour, la silhouette de l'homme se dessine de plus en plus nettement sur le soleil encore bas. Il est grand, robuste. D'une main il tient la laisse de son chien et de l'autre les anses d'une valise haute posée à ses côtés ; il a une besace sur l'épaule. De là où nous sommes nous n'en voyons pas plus.
A quelques mètres du sommet, Irma s'arrête. Elle me dit tout bas, d'une voix où je sens poindre les larmes : « Je ne pourrai pas Alice, viens, on rentre. » Je lui demande de m'attendre, je vais finir toute seule, elle n'a qu'à rester là à surveiller que tout se passe bien. Avant de me remettre en route, je jette un regard à l'homme. J'en suis beaucoup plus proche maintenant, je distingue un peu ses traits. Ses cheveux sont gris et un peu en bataille, son regard est fixe, plongé quelque part au dessus de moi. A ses côtés l'animal ne bouge pas, et s'il n'y avait le bruit de sa respiration, on pourrait le prendre pour une statue. Je me demande s'il ne devrait pas réagir à ma venue, s'il n'aurait pas du déjà aboyer. Mais peut-être attend-il que je m'approche encore pour me sauter à la gorge ?
Quand enfin j'arrive face à eux, le chien ne bouge toujours pas. Il me fixe de ses yeux noirs et doux. L'homme esquisse un sourire. Son regard est toujours plongé devant lui dans le vague, ses yeux sont comme des billes de verre opaque, bleu comme le ciel du matin. Ils sont sans iris ni pupille, unis. Il dit :
« Bonjour, madame. »
« Bonjour ». Je prends un ton neutre, je n'ai toujours pas décidé si je devais lui être hostile. Je reste sur mes gardes, on ne sait jamais. Ce n'est pas parce qu'il est aveugle que ses intentions sont bonnes, il faut se méfier des a priori. Je lui demande : « c'est vous qui êtes venu, il y a trois jours ? »
« Oui, mais je n'ai pas osé descendre la colline. Avec toute cette pluie, mes perceptions auraient pu être faussées, je n'étais pas sûr de trouver mon chemin. »
Je regarde le chien assis à ses côtés. Il n'a toujours pas bougé, ne fait pas d'autre bruit que celui de sa respiration. Il ne me regarde plus, son intérêt pour moi s'est vite détourné.
Je ne sais pas trop quoi dire. J'entends cliqueter derrière moi les manettes d'Irma, elle doit s'impatienter. Je me lance : « Je m'appelle Alice. Ma sœur Irma est avec moi, là, derrière. » Je me sens bête. Comment parle-t-on à quelqu'un qui ne voit pas ? Il dit : « Je vous ai entendues arriver. Moi je m'appelle Joseph, et voici Camille, mon chien. » Il sourit. Il a une belle voix, grave mais pas trop, claire en tout cas, et il parle posément.
« Vous venez de loin ? » Je regarde la besace sur son épaule, légère, élimée. Je ne distingue pas sa haute valise d'où je suis. Il répond : « De loin, oui, j'ai beaucoup voyagé. » Nous restons quelques secondes silencieux, je cherche en vain comment continuer. Finalement, il reprend la parole : « J'aurais besoin de me reposer quelques jours. Et mon chien aussi. Pourriez-vous m'héberger ? »
La demande me prend de court : « C'est que nous n'avons pas beaucoup de place, vous savez. Nous sommes déjà sept dans la chambre, vous imaginez ? Ce n'est pas que je ne voudrais pas vous aider... » Tout en parlant, je me dis que je pourrais peut-être lui faire un peu de place dans le salon. Il y a le canapé, il est plutôt grand et confortable malgré son âge. Ça pourrait lui convenir.
L'homme prend son temps pour répondre : « Je comprends. » Je n'attends pas qu'il continue, je sais ce qu'il s'apprête à dire, que ce n'est pas grave, qu'il trouvera un autre refuge. Je ne veux pas être celle qui refuse le gîte à un étranger. Je me lance : « Mais nous trouverons bien une solution. Venez. Je vous installerai sur le canapé. »
Il sourit, touche l'anse de sa besace et tire doucement sur la laisse de son chien, pour le prévenir que cette fois, il faut se remettre en marche.
Nous rejoignons Irma un peu plus bas sur le chemin. L'homme marche lentement, il est un peu encombré par ses bagages. Je devrais peut-être lui proposer mon aide ? Je ne le fais pas, nous nous connaissons à peine. Il marche sans canne, le chien à ses côtés. Je m'attendais à autre chose, le chien guidant son maître en passant le premier, ou je ne sais quoi d'autre, quelque chose en tout cas qui montre sa façon de se repérer.
Ma sœur fixe les yeux de l'homme et me lance un regard interrogateur. « Irma, je te présente Joseph. Joseph, voici ma sœur, Irma. Elle fait beaucoup de bruit vous verrez, c'est à cause de ses jambes. J'ai du les lui automatiser, elles ne voulaient plus lui obéir.
C'est fantastique, dit l'homme. Irma a l'air gênée, ses joues s'empourprent légèrement. Il continue en se tournant vers moi : et comment avez-vous réussi une chose pareille ?
Oh, avec de la ficelle et des bouts de bois, ce n'était pas sorcier.
J'ai un petit rire que je trouve ridicule, je suis gênée moi aussi à présent. Je n'ai pas l'habitude que des inconnus me pose des questions sur les remèdes que j'invente pour mes frères et ma sœur. Craignant qu'il n'ait d'autres questions à me poser, je me tourne vers Irma : « Viens, nous accompagnons monsieur à la maison ; il va rester avec nous quelques jours. »
Irma ne bronche pas. Elle n'est jamais hostile à un peu de nouveauté, seulement un peu anxieuse au départ. Elle qui commence à s'éteindre un peu ces derniers temps, la présence d'une personne étrangère à la maison pourrait la secouer un peu.
Au moment de nous remettre en route, je reste clouée sur place quelques secondes : en bas de la colline, alignés dans la cour de la maison, les frères se sont rassemblés comme pour une photo de classe. Devant, en plein milieu, il y a Blaise dans son fauteuil. Il a posé le fusil sur ses genoux et regarde vers nous d'un air hostile. Seule fausse note dans cet ensemble parfait, Octave se tient debout devant le portail, prêt à nous rejoindre, rayonnant.
Joseph a senti mon hésitation. « Il y a un problème ? » Dois-je lui dire qu'en bas le comité d'accueil risque d'être plutôt tiède ? Ou bien dois-je donner le change et faire comme si de rien n'était, en prenant le risque qu'il ait senti l'hostilité ambiante et me prenne pour une menteuse ? J'échange un regard avec Irma. C'est elle qui enchaîne : « Mais oui, qu'est-ce que tu fais Alice ? Tu as l'air pétrifiée comme une fontaine ! » Elle me fait un clin d’œil et se remet à avancer. Je lui emboîte le pas. Advienne que pourra.
Tandis qu'il ne nous reste plus beaucoup de chemin à parcourir jusqu'à la maison, Irma s'arrête et lève un bras en l'air. Elle crie : « Ouh ouh ! C'est nous ! Nous avons un invité ! » Son ton est enjoué, et en faisant signe à nos frères de la main, elle fait bouger ses manettes dans un joyeux cliquetis. Alors, tout s'accélère.
Octave s'élance vers nous en courant. Blaise, derrière lui, lève son fusil et dans un geste plus leste que je ne m'y serais attendue, il le cale contre son épaule et crie : « Halte là ! Qui êtes-vous, étranger ? » Le chien se met alors à aboyer en remuant la queue. Je le regarde bouche bée. Il fonce droit sur Blaise et saute sur ses genoux pour lui lécher la joue. Mais le chien est lourd et Blaise bien plus faible qu'il ne veut bien l'admettre. Quant à son fauteuil, j'ai fait ce que j'ai pu pour le consolider mais c'est de la fabrication artisanale après tout. Sous le poids du chien, les roues s'emballent et le fauteuil part en arrière en entraînant le pauvre Blaise qui, par réaction sans doute, appuie sur la gâchette.
Le bruit nous transperce les tympans, et toute la tête aussi. Tout le monde s'est accroupi, les mains sur les oreilles. Irma s'est cognée les tempes avec ses manettes, elle est la plus sonnée de nous tous. Joseph est le seul à être resté debout.
J'entends le chien pleurer. Je me dis qu'au moins, il n'est pas mort. Je crie :
Tout va bien ? Vous êtes tous vivants ?...Armand, ça va ?
Oui, Alice, ça va. On a surtout eu peur mais tout va bien. Je dois seulement relever Blaise mais nous sommes tous vivants.
Blaise n'a tué personne. Je me relève et lisse ma robe du plat de la main. Je remets mes cheveux en place. Je n'en ai plus beaucoup, quelques mèches seulement, qui volent au vent. Je les teints au brout de noix, ça marche très bien. Au début, ils sont un peu trop foncés, mais au fil des semaines, ils prennent une jolie teinte marron glacé. Ça me fait paraître plus jeune. Enfin, autant que possible bien sûr.
Irma crie à côté de moi : « Mais tu es fou, mon pauvre Blaise ! Complètement fou ! »
Je me tourne vers Joseph, je suis embarrassée : « Excusez le comportement de notre frère, il est très soupe au lait. J'espère qu'il ne vous a pas trop effrayé. »
Toujours debout, Joseph semble un peu hébété. Octave qui nous rejoignait en courant lorsque le coup est parti, a trouvé refuge derrière lui. Il le tient par les épaules et appuie son front sur son dos. « Non non non, ne vous inquiétez pas, j'en ai vu d'autres. ». Je le prends par le bras et avance avec lui. Le tissu de sa veste est rêche sous mes doigts. Irma nous suit, hors d'elle, et Octave ferme la marche. Tout bas, il répète en boucle : « Faut pas faire ça, Blaise, faut pas faire ça. »
Arrivés au portail, je fais les présentations. Armand a redressé Blaise. Il est livide à présent et tremble dans son fauteuil, le chien enroulé sur ses genoux.
« Joseph, je vous présente mes frères : Armand, les jumeaux Pierre et Etienne, et Blaise, qui est un peu trop impulsif. N'est-ce pas, Blaise ? » Je lance à mon frère un regard noir. Il bredouille : «Pardon, Alice, je n'ai pas fait exprès. » Je lui adresse un petit signe de la tête et continue : «Et puis il y a Octave. Je n'ai pas eu le temps de vous le présenter. » Je me tourne vers Octave, toujours en retrait : « Viens Octave, viens te montrer. ». Il arrive, la tête rentrée dans les épaules, marmonnant toujours entre ses lèvres. Je le prends doucement par les épaules et lui tapote le dessus de la main. Je prends mon ton le plus rassurant. Je l'ai emprunté à ma mère les soirs d'orage: « Regarde Octave, voici Joseph, notre invité. Il va rester un peu avec nous, tu vas être content. »
Octave fait à Joseph un immense sourire, de toutes ses dents gâtées. J'ajoute, pour qu'il ne commette pas d'impair : « Tu sais, Octave, Joseph est aveugle, ses yeux ne voient pas. » Mon frère prend un air très triste, son sourire a disparu : « Comme c'est dommage, monsieur Joseph ! Voulez vous que je vous prête mes lunettes ?C'est Alice qui me les a faites. Je ne voyais plus grand chose, vous savez, et maintenant je vois tout parfaitement. » Joseph s'adresse à moi, il a l'air amusé : «Ah ah, vous faites aussi les lunettes ? » J'entends Blaise derrière moi prendre la parole : «Ne l'écoutez pas ! La vérité, c'est qu'Octave n'y voit guère mieux que vous. » Octave est furieux, il postillonne en lui répondant : « Oh toi, tu ferais mieux de te taire ! Octave, il voit tout avec ses lunettes. La preuve : qui c'est qui l'a vu le premier monsieur Joseph, hein ? C'est pas moi peut-être ? » Irma intervient avant que l'ambiance ne tourne franchement au vinaigre : « Allez allez, Tout le monde à l'intérieur ! Alice va nous faire du café ! »
Alors que les frères un à un entrent dans la maison, je me tourne vers Joseph : « Bienvenue chez nous, Joseph. Vous êtes venu vous reposer, j'espère que vous y arriverez. » Il me fait un sourire, je crois voir un éclair traverser ses yeux opaques. Je prends Octave par la main et l'entraîne à l'intérieur.
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