L'îlot

 

- A la vôtre, Professeur !

- Vous marquez encore un sacré coup, Viktor, avec le Ewigleb !

- Alors, Blind, pas trop la grosse tête ?

 

Le petit cercle de la recherche médicale était réuni au laboratoire Blind & Bruder pour lever une coupe à sa dernière avancée.

Aucun n ‘avait manqué le rendez vous, du plus fidèle ami au concurrent de toujours, Mathias Krebs. Viktor Blind le regardait avancer vers lui : Krebs le généticien de génie vendu au profit des grands laboratoires, Krebs et son costume impeccable, Krebs aux boucles grises et au regard de loup. Celui ci leva sa coupe et lança à la cantonade : « Cher confrère, décidemment vous serez toujours le meilleur d’entre nous. Vous confinez au divin, cette fois ci ! Qu’est-ce que ça fait, Blind, d’être assis à la droite du père? »

Pendant une seconde, une longue seconde qui prit tout son temps, Viktor Blind craignit de craquer, là, maintenant, au milieu de ses convives. Les propos de Mathias Krebs avaient réveillé ses doutes quant à ce qu’ils venaient de mettre au point, son frère Hugo et lui. Il s’imagina un instant se cachant le visage dans ses mains et se mettant à pleurer comme un enfant. Mais Blind savait que l’on peut tout montrer de soi à condition de cacher ses faiblesses. Alors il chassa d’un battement de cil les noires pensées qui avaient voilé son regard et leva lui aussi son verre :

- A la vôtre, mes chers amis! Et, bien entendu, à la vie éternelle !

- - - 

La petite annonce avait été placée parmi les recherches de nourrice, les voitures d’occasion et les cours de maths près des caisses des magasins ou aux comptoirs des cafés. L’objectif était de couvrir toute la petite ville d’Ensteg tout en faisant preuve de la plus grande discrétion. Le texte se voulait direct et sobre :

 

Le laboratoire Blind & Bruder recherche des personnes d’environ 40 ans pour tester son nouveau remède contre le vieillissement. Seules les personnes célibataires dont le dossier médical ne fait état d’aucune maladie grave ou traitement lourd sont susceptibles d’être sélectionnées. Prière d’appeler le 077 890 pour tout renseignement.

- - -

La ville d’ Engsteg occupait toute la partie sud d’une île miniature au large des côtes du Mutterland. Née de la volonté d’isolement de quelques idéalistes fortunés, elle n’avait d’abord été qu’un lotissement de luxe. Mais les habitants avaient bien vite retrouvé les réflexes de la vie sociale : ils avaient eu des enfants, avaient créé une école, et le lotissement était devenu un bourg. Les enfants avaient grandi, il avait fallu fonder un collège, des clubs de sport, un dispensaire, et du bourg était née la ville. Il avait fallu élire un maire qui avait nommé des conseillers pour administrer sa commune. Des supermarchés étaient nés, la collecte et l’incinération des ordures ménagères avaient été organisées, le cimetière s’était étendu. Peu à peu, les habitants s’étaient lassés de la seule vue de l’océan et des promenades en forêt au nord de leur île : ils avaient voulu des restaurants, des cafés, un cinéma, un théâtre. Un journal local avait vu le jour afin que chacun puisse y trouver le récit de sa vie extraordinaire et sa photo en bonne place.

Des brochures touristiques avaient été éditées et distribuées à grande échelle sur le continent. On y voyait les côtes de calcaires fondre dans la mer comme du sucre glace. On y vantait les sentiers sauvages battus par les vents, les plages désertes et la qualité de l’air. Le succès était complet : l’île était vite devenue la destination idéale d’un tourisme contemplatif et branché.

Mais ce qui faisait le véritable attrait de l’île et séduisait les voyageurs au delà de tout était le panorama depuis la pointe nord, à la sortie de la forêt. On découvrait là, à 100 mètres au large de la côte, un deuxième îlot, minuscule et quasi désert, relié au premier par une longue et fine passerelle de bois. Tendue par de grosses cordes, rongée par les attaques répétées des embruns, la passerelle oscillait dans le vent, chétive et grinçante. Objet de légendes obscures, elle avait toujours dissuadé quiconque d’y poser le pied. Celui qui prenait de la hauteur pour avoir des deux îlots une vue aérienne voyait peu à peu la passerelle disparaître de sa vue ; il ne restait plus alors que les deux petits bouts de terre comme deux guillemets inégaux au milieu de l’océan.

 

l'ilot par Laurent

- - - 

Après le départ des invités, Viktor Blind avait regagné son bureau et s’était laissé tomber sur sa chaise. Il avait desserré le nœud de sa cravate, posé ses lunettes sur le clavier de son ordinateur et avait fermé les yeux, la tête posée lourdement sur son poing. Il revoyait les dix dernières années : le prix Nobel avec Hugo,son frère, pour leurs travaux sur l’auto régénérescence des cellules humaines et les centaines d’offres qui avaient suivi, leurs discussions enflammées sur le choix à faire, la tentation de la gloire et de la fortune à laquelle ils n’avaient pas échappé pas plus qu’à la jalousie des autres généticiens, Mathias Krebs en tête, et finalement la décision commune de partir s’isoler loin de tout, dans un endroit où ils pourraient aller plus loin encore dans leur recherche pour atteindre – qui sait ? – l’immortalité…

Ils n’avaient pas cherché longtemps un mécène capable de soutenir leur ambition par la construction d’un laboratoire de pointe. Ils avaient acheté l’îlot au large du Mutterland et avaient supervisé la construction.

L’idée du Ewigleb était venue de Hugo alors qu’il était encore à l’université. Le principe était simple : une solution injectée en intraveineuse accompagnait la circulation sanguine en l’enrichissant d’éléments nutritifs et suivait son itinéraire en boucle sans jamais s’altérer en diffusant dans l’organisme de quoi le préserver. Ils avaient étudié ensemble des centaines de formules, avaient fait de nombreux tests avant de trouver ce qu’ils pensaient être le meilleur équilibre. Ils avaient alors publié leur découverte tout en ne livrant de la formule exacte du Ewigleb que quelques éléments. Les félicitations, parfois mêlées d’envie, étaient arrivées de toutes part et il avait fallu penser à l’étape ultime : l’expérimentation humaine avant validation du Haut Comité d’Ethique. C’est à ce moment là que Hugo avait commencé à changer. Plus jeune de dix ans, il était des deux frères Blind le plus passionné et le plus fragile. Au moment d’inoculer la jeunesse éternelle à une personne bien vivante, il n’avait cessé d’exprimer ses craintes: « Viktor, réfléchis, qui ne voudrait pas de la vie éternelle ? Et qui plus est, éternellement jeune ? Jusqu’où iront les gens pour en bénéficier ? ». Son frère avait tenté de le raisonner en lui rappelant qu’en chaque avancée de la science il y a forcément un risque et un pari a priori sur la sagesse de l’humanité. Mais au fil des jours, Hugo était devenu de plus en plus nerveux, et trois jours plus tôt, il avait déboulé dans le labo en hurlant : « Il faut tout détruire, Viktor !!! Il faut mettre le feu à tout ça, tu m’entends ? On s’est pris pour Dieu et on a eu tort ! Nous serons tous les deux punis pour ça, tu peux en être sûr ! Nous sommes maudits, Viktor, maudits ! » Il avait fallu plus d’une heure à Viktor Blind pour calmer son frère et faire en sorte qu’il s’endorme.

Le lendemain matin, son frère était introuvable : le lit était fait, les placards étaient vides, Hugo était parti pendant la nuit sans laisser derrière lui la moindre trace de sa vie ici.

Viktor ne s’était pas mis à sa recherche, pensant qu’il valait sûrement mieux le laisser réfléchir. Il avait une semaine chargée : la réception de tout le gratin de la génétique et la diffusion de la petite annonce dans la ville d’Engsteg. Il ne se posa pas de question et maintint les deux échéances. Il passa son temps à donner des coups de téléphones, vérifier l’état du labo, donner des consignes à ses collaborateurs. Ce n’est que ce soir, lorsqu’il entendit arriver le premier hélicoptère charriant ses convives qu’il commença à percevoir une toute petite voix dans son oreille qui répétait inlassablement : « nous sommes maudits, Viktor, maudits »…

Pendant le cocktail, il avait un instant senti ses forces l’abandonner mais le champagne lui avait redonné du courage et il avait finalement pu faire bonne figure. Et maintenant, il était seul avec la petite voix qui le ramenait à ses propres doutes. Ne devrait-il pas se prémunir d’une réaction inattendue de la population ? Et s’il lui fallait prendre une dernière précaution ?

Viktor Blind se leva et alla jusqu’à la baie vitrée qui s’ouvrait sur l’océan. Les mains croisées derrière la nuque, il regarda s’éteindre les dernières fenêtres sur l’île d’en face. Lorsqu’il ne resta plus que la lumière du phare pour balayer la nuit, il remarqua la vieille passerelle, illuminée par intermittence et se balançant doucement dans la nuit. Il se souvint des légendes qu’on lui avait racontées à son arrivée : un enfant happé par le vide trente ans plus tôt et qu’on entendait encore pleurer quand le vent venait de la mer ; des formes humaines qu’on pouvait voir enjamber les cordes et se jeter dans les flots quand le brouillard entourait l’île ; il y en avaient bien d’autres qui toutes faisaient appel aux peurs ancestrales des hommes.

Blind gardait le regard fixé sur la passerelle lorsqu’un sourire traversa son visage.

- - - 

- Allo ? Je suis bien au laboratoire Blind & Bruder ?

- Tout à fait madame, professeur Viktor Blind à l’appareil.

- Bonjour professeur. J’ai vu votre annonce en ville et j’aimerais postuler.

- Remplissez vous toutes les conditions ?

- Oui.

- Très bien. Vous ètes… ?

- Katrin Blumenfeld.

- Quel âge avez vous ?

- 41 ans.

- Pas d’antécédents médicaux ?

- Non, aucun.

- Vous vivez seule ?

- Oui.

- Pas d'enfant?

- non je... 

- Pardon?

- Non. Non. Pas d'enfant.

- Très bien, nous vérifierons tout cela auprès des services de surveillance intérieure. Vous avez bien réfléchi ?

- Oui.

- Quelle est votre motivation ?

- Je n’en ai pas. Vieillir ne me fait pas peur et ma vie n’est pas suffisamment heureuse pour que je veuille à tout prix la prolonger. Mais j’ai pensé qu’il vous fallait justement quelqu’un comme moi qui ne serait là que pour le progrès de la science.

- Intéressant… Vous savez que l’expérimentation peut échouer. Elle peut aussi entraîner des effets secondaires ou provoquer la mort. Tout cela semble peu probable bien entendu : les tests virtuels ont parfaitement bien fonctionné. Cependant, nous sommes prudents, vous devrez nous signer une décharge.

- Ça ne me pose aucun problème.

- Bien… une dernière chose : il y a une condition à votre accès au traitement, une clause qui n’était pas mentionnée dans l’annonce.

- Laquelle ?

- Vous devrez venir au laboratoire en empruntant la passerelle.

- La vieille passerelle de la pointe nord ? Mais c’est de la folie!

- C’est notre unique condition, Madame.

- …

- Madame ?

- Oui, pardon… je…euh… je ne m’attendais pas à cela.

- Je vous laisse y réfléchir. En attendant, je vous passe mon secrétariat, ils prendront vos coordonnées. Au revoir, Madame.

- - - 

Après sa fuite du labo, Hugo avait pris une chambre d’hôtel à Engsteg et avait vécu sous une fausse identité. Il s’était acheté une paire de lunettes bon marché chez l’apothicaire, de l’eau oxygénée et des lentilles de couleur. S’il n’était pas une célébrité à proprement parler, il savait que son visage était connu des habitants d’Engsteg. L’achat de l’îlot par les frères Blind avait fait grand bruit dans la petite ville et des articles leur avaient été consacrés dans le journal local.

Dès le premier jour, il avait cherché l’annonce pour la faire disparaître. Il savait que dix annonces seulement devaient être apposées et que la préférence avait été donnée aux commerces, aux lieux de passages, aux endroits populaires. Il les trouva toutes en quelques jours, les déchira au fur et à mesure.

Si aucune annonce n’avait été décrochée, cela ne signifiait pas pour autant que personne n’avait lu l’appel et n’avait relevé le numéro du laboratoire. Hugo décida donc de rester à Engsteg encore un peu. Il se mêla à la foule à la sortie de la manufacture, devant l’école, dans les bars à la mode et aux ventes à la criée et porta toute son attention sur les conversations.

De longs jours passèrent avant qu’il n’entende parler du Ewigleb : les gens se racontaient leurs exploits du club de sport, leur dernière rencontre amoureuse ou la varicelle de leurs enfants ; ils débattaient des caprices du nouveau maire, des touristes qui envahiraient l’île dès les premières semaines de printemps, du poisson qui se faisait de plus en plus rare dans les eaux qui séparaient l’île du Mutterland et des pêcheurs qui se tournaient désormais vers le grand large, au delà de « l’ilôt Blind ». Hugo commençait à penser qu’il pouvait arrêter ses recherches lorsqu’un soir, alors qu’il regagnait son hôtel en passant par le grand boulevard, il capta un bref échange entre deux hommes:

- Tu t’souviens de l’annonce dont je t’avais parlé ?

- La jeunesse éternelle ?

- Oh, ça va, je sais que tu n’y crois pas une seconde mais tu sais, ces mecs ont eu le prix Nobel mon vieux ! - Oui, bon, t’as du nouveau ?

- J’ai appelé pour poser ma candidature. Mais il y a un hic.

- Fallait s’y attendre ! C’est quoi ?

- Il faut y aller par la vieille passerelle.

- Quoi ? Ben tu vois, ça confirme ce que je te disais : c’est de l’intox ton truc ; le traitement, il existe pas !

- De toutes façons, j’irai pas me tuer sur ce vieux truc, ça c’est sûr…

Leurs voix se perdirent dans la nuit, Hugo avait ralenti le pas sans même s’en apercevoir. Il réfléchissait : « La passerelle… bonne idée, grand frère ! Alors, finalement, tu m’as écouté… Mais ce n’est pas encore assez, Viktor… » Sentant des gouttes sur son visage, Hugo Blind se hâta vers son hôtel en tentant d’échapper à la pluie. Désormais, il connaissait la prochaine étape.

- - - 

Hugo Blind était toujours un mystère pour ceux qui croisaient sa route. Ne donnant jamais rien à voir, on le disait timide, méprisant, dépressif : il était immanquablement étiqueté et rangé dans un tiroir. Mais au fond, Hugo Blind n’était rien de tout cela. Il avait seulement « poussé » à l’ombre et s’y était senti bien.

Enfant, Hugo avait très vite exprimé des peurs terribles face à la réalité des choses et toute la famille Blind s’était arrangé pour faire écran entre l’enfant et le monde. Cela avait commencé un soir alors que Viktor, adolescent, regardait les informations avec ses parents. Tous pensaient Hugo occupé dans sa chambre à jouer en silence et étaient captivés par les images d’un nouveau conflit quelque part dans le monde. Les cadavres jonchant les rues, les larmes et les cris, la lumière des bombes, voilà ce qui, ce soir là, transportait les Blind dans une autre vie. Lorsque le présentateur réapparut sur l’écran pour chiffrer la journée en nombre de morts, de blessés et d’exilés, une petite voix les fit tressaillir :

- Pourquoi il pleure pas, lui ?

La mère préféra répondre à son fils plutôt que le renvoyer dans sa chambre :

- Qui ça, mon chéri ?

- Ben lui, là, avec son costume ?

Hugo montrait du doigt le présentateur qui discutait désormais avec un expert d’une intervention possible des Forces Internationales Pacifiques. Devant le silence de ses parents, Hugo tourna sa question autrement :

- Il a pas vu les images, c’est ça ?

- Si

- Alors, il s’est fait enlever les larmes? C’est parce qu’il a pas d’larmes qu’il pleure pas ?

Cette fois, ce fut au père de prendre la parole :

- Non, Hugo, ce n’est pas pour ça. D’ailleurs, ce n’est pas possible de se faire enlever les larmes. Il ne pleure pas parce qu’il a l’habitude de voir des choses comme ça, c’est tout. Ce n’est pas la première fois qu’il y a une guerre malheureusement.

- Ah … et ben j’espère que personne pleurera quand il va mourir.

Là dessus, Hugo partit dans sa chambre et claqua la porte. Après délibérations, la famille décida de le laisser tranquille. Dans les jours qui suivirent, les parents décrétèrent que Hugo devrait regarder les informations avec eux : connaître la vérité ne pourrait qu’être bon pour lui. Il était intelligent, il apprendrait à réagir différemment. Mais ce n’est pas comme cela que les choses se passèrent. Au lieu de s’endurcir, le petit garçon se noyait dans la compassion, s’imaginait les détails de chaque crime. Il posait sans cesse des questions auxquelles ses parents ne savaient pas répondre sur des détails qu’ils n’avaient même jamais envisagés : « tu crois qu’on peut parler quand on est égorgé ? » ou encore : « les gens qui tuent des enfants, tu crois qu’ils leur font un bisou avant, pour qu’ils aient pas peur ? ». Parfois, il ne demandait rien mais lançait une réflexion à table ou dans la voiture qui faisait tomber sur toute la famille une chape de plomb, de grosse pluie froide et de brume: « ben moi, je voudrais pas mourir devant tout le monde ».

Au fil des jours, les réactions de Hugo devinrent insupportables. Viktor prit alors le relais de ses parents. Il ne trouvait pas plus qu’eux d’explication aux désordres du monde mais au moins parvenait-il à garder son calme. Hugo sembla s’apaiser un peu. Puis Viktor partit à l’université et les parents se retrouvèrent une nouvelle fois confrontés à leur fils et à ses propos étranges. Ils campèrent sur leur position quelques semaines encore puis finirent par faire un revirement absolu : ils vendirent leur appartement en ville et partirent s’installer à la campagne. Ils n’allumèrent plus la télévision que pour regarder un programme bien précis repéré à l’avance, n’achetèrent plus les journaux, s’éloignèrent peu à peu de leurs amis et demandèrent à s’occuper eux même de l’instruction de leur fils. S’ils souffrirent sans doute de cet isolement, il leur fut plus supportable que les angoisses passées. Caché bien à l’ombre de la vie, dans un tout petit coin d’un monde sans histoire, Hugo Blind parvint enfin à grandir.

Il progressa très vite dans ses apprentissages, s’intéressa à tout, voulu chaque jour en savoir un peu plus, et attendit chaque fin de semaine avec impatience. Le vendredi soir, Viktor rentrait de l’université et faisait à son frère des récits fantastiques sur les progrès de la science, les espoirs immenses qu’il voyait dans la génétique et les avancées de ses recherches. Hugo se mit à suivre la voie tracée par son frère, à toute allure, franchissant en un clin d’œil les dix ans qui les séparaient. Il passa ses diplômes par correspondance et rejoignit son frère à l’université. Là, il attira tout de suite l’attention de ses professeurs : plus jeune que tous les autres, muet et toujours d’une pâleur extrême, ce garçon était de loin l’étudiant le plus brillant qu’ils aient jamais eu ; meilleur que Mathias Krebs en son temps, meilleur que son frère aîné, et sans l’ombre d’un doute, meilleur qu’eux.

Hugo apporta vite une aide précieuse à Viktor dans ses recherches sur l’auto régénérescence et peu à peu l’équipe Blind & Bruder vit le jour. Un soir, alors que Viktor tentait prudemment de savoir si son frère s’était réconcilié avec le monde, Hugo lui fit part de travaux de recherche qu’il menait en secret et qui, il en était certain, seraient symbole d’espoir pour l’humanité. Il appelait cela le Ewigleb, le sérum contre le temps, la victoire sur la mort…

- - - 

C’est le nom du laboratoire qui avait attiré le regard de Katrin sur l’annonce. Elle connaissait bien ce nom : quatre ans plus tôt, elle avait suivi l’évolution des travaux des frères Blind sur l’auto régénérescence des cellules humaines. A l’époque, elle avait espéré que cela pourrait sauver son enfant.

Il n’avait que quelques semaines et souffrait d’une maladie orpheline qui résistait à tous les traitements. Katrin passait ses journées à l’hôpital, fouillait dans les revues médicales à la recherche du moindre espoir. Elle était tombée sur un article relatant les travaux de Viktor et Hugo Blind et l’avait montré aux médecins. Les deux prix Nobel avaient rendu la vue à des aveugles, avaient fait remarcher des paralytiques et guéri l’Alzheimer, mais ils ne pouvaient rien faire pour son enfant. Il avait fallu encore de longs jours d’hôpital avant que les médecins ne lui disent qu’il n’y avait plus d’espoir. Alors, elle avait signée une décharge et ramené son bébé chez elle. Elle avait veillé chaque nuit près de lui, l’avait baigné, avait massé avec tendresse son corps minuscule. Elle n’avait jamais cessé de lui parler, lui racontant sa vie quand elle était petite et qu’elle s’imaginait l’enfant qu’elle aurait un jour, lui décrivant la ville et la forêt, lui lisant des histoires de loup, de pirates et de magiciens. Pendant les courts moments où l’enfant semblait bien éveillé, elle mettait de la musique, le tenait contre elle et l’entraînait dans une valse lente en lui murmurant la mélodie à l’oreille.

Une nuit, il lui sembla qu’il peinait à respirer. Elle pensa qu’il faisait un cauchemar et le sortit de son lit. Elle le serra contre elle et le berça doucement. L’enfant blottit sa tête dans l’épaule de sa mère et cessa de respirer, comme s’il avait attendu de l’avoir contre lui pour s’en aller vraiment.

Quand elle ne sentit plus son souffle dans son cou, Katrin se figea. Son cœur cessa de battre pendant quelques secondes avant d’exploser dans sa poitrine. Elle ne bougea plus, retint son bébé contre elle, tenta de garder son petit corps au chaud bien à l’abri de la mort. A l’aube, elle posa ses lèvres sur son front pour recueillir son âme et appela les médecins pour enclencher les procédures.

Après ça, elle fit semblant d’être en vie. Elle n’en parla à personne, protégeant son histoire de la violence des mots.

- - - 

Katrin arriva à la pointe nord peu après le lever du jour. Il faisait gris et froid et le brouillard enveloppait le bout de la passerelle. Ça ne serait qu’un mauvais moment à passer, elle compterait ses pas, respirerait doucement, calmerait son cœur. Ella allait poser le pied sur la première planche de bois lorsqu’elle entendit une voix l’appeler :

- Madame, attendez !

Un homme s’approchait à grands pas. Ses traits lui évoquaient vaguement un visage familier mais elle n’aurait pu lui donner un nom. Il était très agité:

- Vous ne pouvez pas traverser.

- Pourquoi ?

- Ecoutez, je sais ce que vous vous apprêtez à faire mais renoncez, je vous en prie.

- Et vous, qu’allez vous faire ?

- Je dois détruire cette passerelle.

Katrin vit alors que l’homme serrait un couteau dans sa main. Devinant ce qu’il voulait faire, elle lui dit :

- On raconte qu’elle est vivante, vous savez ? Qu’elle se nourrit de la chair de ceux qui tentent de la traverser. Les légendes prétendent que ces cordes sont des artères où coule le sang des sacrifiés. Etes vous certain de vouloir les couper ? Vous ne craignez pas que ce ne soit pour elle qu ‘une égratignure et qu’une fois réveillée elle ne s’en prenne à vous ?

- Je ne crois pas à ces histoires sordides et ridicules, inventées de toute pièce pour distraire les ignorants.

Katrin sourit:

- Moi non plus je n’y crois pas, vous savez. J’ai lu tout ce qui a été écrit sur cette passerelle. C’est incroyable ce qu’elle a pu inspirer comme esprits fantasques. Des histoires sordides et ridicules…oui, vous avez raison. Le regard de Katrin s’assombrit. Pourtant, je sais que j’aurai des moments de doute, tout à l’heure, en traversant. Il y a toujours une petite voix qui surgit dans votre tête pour y semer la confusion. Une petite voix qui vous dit : « Et si c’était vrai ? »

 - Vous ne traverserez pas. Je vous en empêcherai. Je n’ai pas peur de ce qui vous arriverait sur ces vieilles planches ; ce qui est à craindre n’est pas dans les légendes. Les monstres les plus effrayants seront toujours les hommes. Et je suis l’un d’entre eux… Je suis le professeur Hugo Blind. Ce qui se prépare de l’autre côté est une folie et c’est moi qui l’ai fait naître. Ce que vous vous apprêtez à tester s’appelle le Ewigleb. Il vous sera injecté en intraveineuse et vous resterez telle que vous êtes aujourd’hui. Pas seulement votre aspect extérieur, bien entendu, cela va bien au delà de la chirurgie esthétique. Non, c’est votre organisme tout entier qui stoppera son vieillissement. Vous savez ce que ça signifie ?

- La vie éternelle…

- C’est tout ce que ça vous fait ? Vous imaginez la réaction des gens quand ils apprendront que les frères Blind peuvent contrer la mort ? Prenez le temps d’y réfléchir, ça en vaut la peine. Lorsque nous avons enfin trouvé le bon dosage, mon frère et moi, j’ai commencé à faire des cauchemars. Je lui ai fait part de mes doutes mais il ne voulait rien entendre. Je voyais à son regard qu’il ne pouvait pas comprendre. C’était comme s’il avait la fièvre dès qu’il entrait dans le labo. Je l’ai surpris une nuit debout contre l’armoire réfrigérée, les paumes et le front appuyés contre la vitre qui protégeait les fioles. Il s’imprégnait de cette chose que nous avions créée. Il sentait en lui le pouvoir immense qu’elle nous donnait sur les hommes. Cela l’aveuglait et l’aveugle encore… Imaginez que le Ewigleb n’agisse pas de la même façon sur tout le monde, que certains développent des anticorps : comment réagiront-ils quand ils se verront privés de cette chance inouïe de vivre pour l’éternité ? Les inégalités ont toujours existé, c’est sûr, mais pas à cette échelle. Etre moins beau qu’un autre, plus vieux, plus pauvre, en moins bonne santé, cela est déjà difficilement supportable pour certains d’entre nous. Que pensez vous qu’il arrivera lorsque le clivage le plus injuste qui soit divisera les hommes en deux camps : ceux qui vont mourir et ceux qui ne mourront pas ?

- Laissez donc la vie s’emparer de votre invention et décider de ce qu’elle deviendra. Vous savez, vous pourriez tout aussi bien imaginer que votre sérum ait sur certaines personnes l’effet inverse, qu’elles souffrent d’un vieillissement brutal et meurent en quelques jours. C’est peut-être ce qui m’arrivera… Qui peut le dire ? Il faut parfois chercher le sens des choses ailleurs que là où on le croit au départ. J’ai eu un enfant il y a quatre ans. Je ne voulais pas de cet enfant. J’ai détesté être enceinte et je l’ai détesté, lui, pendant neuf mois. J’avais des nausées, je me couvrais de vergetures. Une histoire banale c’est sûr, mais pour moi c’était insupportable. Quand il est né, mon enfant était déjà malade et il est mort en quelques mois. Quelle existence inutile, n’est ce pas ? C’est la conclusion que vous en tirez, non ? Pourtant, sa vie a eu un sens, un tout petit sens, juste pour moi : j’ai eu peur pour lui, si petit, si fragile, son corps minuscule qui prenait si peu de place sur la table des médecins ; j’ai espéré qu’il vive, à chaque seconde. Je l’ai imaginé plus vieux : quel visage aurait-il ? J’espérais qu’il serait grand, qu’il serait intelligent, généreux. J’imaginais sa voix, son rire. Je lui parlais tout le temps de ce que l’on ferait ensemble, plus tard, tous les deux. Je lui ai même parlé de cet endroit. Je lui ai dit que je connaissais un lieu très mystérieux à la sortie de la forêt et que je l’y emmènerais un jour mais qu’il ne faudrait pas qu’il s’aventure sur la passerelle bien sûr, c’est trop dangereux pour un enfant. Je lui ai appris le bruit des vagues quand elles frappent la falaise, j’ai soufflé sur ses paupières pour qu’il sache ce qu’est le vent. Et puis il est mort et tout s’est éteint. Pendant quelques temps, j’ai gardé la mémoire de son odeur. Il me suffisait de l’imaginer pour sentir l’odeur de sa peau. En fait, c’était le parfum du lait que je lui mettais sur le corps. On m’avait dit de le masser, que ça lui ferait du bien ; alors, j’avais acheté un lait pour bébé qui sentait les amandes. Je le massais plusieurs fois par jour, à chaque fois que je le changeais. Quand j’ai oublié l’odeur du lait, j’ai pris l ‘habitude de m’en mettre un peu au creux des poignets, il en restait au fond du flacon. Et puis un jour, j’ai fini le flacon. Alors, j’en ai racheté un autre, et puis encore un autre. Ça a duré deux ans comme ça. Un jour, j’ai ouvert un flacon tout neuf et l’odeur n’était plus la même : ils avaient ajouté une note fruitée qui changeait tout. Quelqu’un quelque part avait du avoir cette idée géniale pour booster les ventes… Ce jour là, j’ai perdu l’odeur de mon enfant, sa dernière trace. Jusque là, il m’avait suffi de me passer la main dans les cheveux ou prendre un livre sur une étagère pour que l’odeur vienne à mes narines et qu’il soit là, rien qu’une seconde. Il mourrait toujours la seconde d’après bien sûr, mais de seconde en seconde, je le gardais quand même un peu. Alors perdre ça, vous n’imaginez pas ce que ça a été. Vous êtes un grand scientifique, monsieur Blind, vous pourriez peut-être faire quelque chose. Vous savez, c’est horrible de survivre. Mais ce qui est bien pire, c’est l’oubli qui vous gagne. Vous pourriez trouver une solution, non ? Même si pour moi il est trop tard. A moi, il me reste l’amour, c’est déjà quelque chose. Un amour immense pour un enfant que je ne voulais pas. La vie est étrange, professeur, vous le savez bien. Il arrive que l’on se trompe de route et qu’on découvre alors un endroit merveilleux qu’on n’imaginait pas. Et si le Ewigleb ratait sa route, lui aussi ? Je ne serai pas éternelle, ni moi ni personne. En revanche, il en découlera peut-être des traitements jusqu’alors inespérés et ce jour là, il deviendra la plus belle chose qui ait été créée. Laissez moi traverser, laissez une chance à votre invention, vous ne pouvez pas savoir maintenant ce qu’elle deviendra. S’il vous plait, faites moi confiance. Une fois que je serai de l’autre côté, vous pourrez couper les cordes.

  Hugo plongea son regard dans celui de Katrin pour déceler en elle la plus petite faille, la moindre impureté. Après quelques secondes, il lui tendit la lampe torche qui pendait à sa ceinture :

- Prenez ça. Elle est très puissante. Une fois là bas, vous m’enverrez trois brefs signaux et je couperai les cordes.

- Merci, Professeur.

Katrin fit un pas sur la passerelle, puis deux, serra les cordes dans ses mains en entendant le premier grincement et avança lentement.

- - -

Happée par le brouillard, Katrin savait qu’Hugo Blind ne la voyait déjà plus. Elle était seule désormais, suspendue au dessus de l’océan sur une passerelle qu’on disait maudite. Elle tenait les cordes dans ses mains et sentait les tresses noueuses frotter sa peau. Ses pieds testaient prudemment les planches de bois avant de se poser. Elle régulait sans cesse son souffle et son cœur, ne détournait jamais les yeux.

Le long gémissement qui avait résonné entre les deux falaises lorsque Katrin avait franchi les premiers mètres ne lui avait laissé aucun doute : la passerelle s’était réveillée de longues années de sommeil. Katrin avait senti les cordes se tendre et se détendre au rythme de ses pas, son poids faisant bouger les planches d’une rive à l’autre. La passerelle s’étirait et revenait à la vie.

Lorsqu’elle arriva au milieu des deux îles, elle ne put s’empêcher de baisser les yeux pour apercevoir en dessous le tourbillon que créait à cet endroit le choc des courants contraires. Elle fit quelques pas le regard fixé sur les eaux sombres de l’océan et en oublia qu’ici, le bois était sans cesse baigné par les embruns. Son pied glissa sur la planche et elle perdit l’équilibre. Elle tomba à genoux, les cordes brûlèrent sa peau et une longue écharde de bois s’enfonça dans sa paume. Elle étouffa un cri et s’agenouilla un moment, tremblante au dessus du vide. Le vent chuchotait à ses oreilles des mots insaisissables, des plaintes et des cris, des malédictions. Elle ne distinguait toujours pas l’îlot d’en face mais croyait voir dans le brouillard des silhouettes chétives apparaître puis mourir comme des feux follets.

Alors Katrin laissa la peur l’envahir. Elle imagina des doigts décharnés se poser sur ses mains, une haleine glaciale caresser sa nuque, et l’océan, l’océan invisible sous la passerelle, qui grondait comme le cœur d’un volcan. Elle tenta de reprendre sa respiration et ferma les yeux. Après tout, elle avait peut-être eu tort de ne pas croire aux légendes, peut-être qu’en tendant bien l’oreille, elle pourrait entendre, derrière les cris du vent, derrière les battements de son cœur et le bruit de son souffle, les pas sourds de la mort qui marche et qui approche. C’est ainsi qu‘elle distingua quelque chose, à peine une syllabe, trop peu encore pour y croire vraiment : « mammmhhhh… ». Elle fit taire son cœur et écouta plus fort : « …man… », « mammmhhh….. », « man… ». Katrin ouvrit les yeux et scruta le brouillard. Elle n’avait pas pu se tromper, elle l’avait entendu et n’entendait plus que ça: « maman »… Elle se releva, retira d’un coup sec le bout de bois qui blessait sa main et fixa un point devant elle. Au début, elle ne distingua dans le brouillard rien de plus que les mouvements imprimés par le vent. Mais peu à peu, elle vit se découper une forme humaine, une petite silhouette qui lui tendait la main. Alors elle reprit sa marche, tenant toujours fermement les cordes malgré la douleur, et avança, un pas après l’autre, pour rejoindre celui qui l’attendait de l’autre côté de la peur, celui qui était venu la chercher et l’appelait doucement dans le vent.

La petite ville d’Engsteg s’éveillait à peine lorsque les trois éclairs lumineux traversèrent le brouillard.