Vassia - le roi (55, 56 et 57)
Publié le 19 Avril 2011
La semaine s'annonçait pas terrible. Des réunions, encore et encore, des discussions sans fin, quelques idées mais aussi du bla bla, est-ce qu'on devait faire ci? Est-ce qu'il valait mieux pas faire ça? J'étais pas d'humeur. Quand je suis arrivé le lundi matin, j'avais dormi trois heures; j'avais la gorge en feu, j'avais du attraper la crève pendant la nuit. Je m'étais presque fait peur en me regardant dans la glace: mes paupières étaient gonflées, je m'étais fait claquer des vaisseaux dans les yeux, et des égratignures zébraient mon visage, j'avais même des croûtes de sang par endroit. Et ça, c'était rien comparé à mes mains, j'avais le bout des doigts en charpie; j'avais aussi un hématome à la hanche, un truc énorme qui s'étalait jusqu'en haut de la cuisse. Je me suis dit que j'avais qu'à poser une journée et retourner me coucher, mais ça se fait pas, j'allais quand même pas fuir tout le temps, ça suffisait comme ça. Je me suis passé de l'eau fraiche sur le visage, j'ai passé du désinfectant là où il fallait et je me suis fait un bon café. Je me suis dit: « Dans huit jours, Sarah sera là. Huit jours, c'est rien. T'es quand même pas un gamin. ». J'avais pas pu lui parler la veille, elle avait téléphoné dans la soirée, deux fois, mais elle avait pas laissé de message.
Arrivé au boulot, j'ai eu droit à des petites vannes, des « tu t'es battu avec un ours? », mais ça, c'était couru d'avance.
J'ai supporté les réunions de la journée. On devait réécrire la charte du Parc, dire en gros ce qu'on voulait pour les douze prochaines années. C'est pas que ça m'intéressait pas, des idées j'en avais, je savais ce que je voulais pour mes volcans et mes ruisseaux, et pour les gens qui vivaient là, mais j'étais mort, j'en pouvais plus, je sentais parfois mes paupières se baisser, j'avais peur que quelqu'un le voit, alors je bougeais un peu sur ma chaise, je me raclais la gorge, ça m'était jamais arrivé d'être crevé à ce point là. Quand la journée a été terminée, je suis vite rentré. Prudemment quand même, je roulais pas vite parce que je me disais que c'est toujours comme ça que ça arrive, on est fatigué et on a hâte de rentrer chez soi. Et finalement on rentre pas, on se prend un arbre ou un camion.
Arrivé chez moi, j'ai mis la télé, n'importe quoi, je m'en foutais, je voulais juste entendre parler. Le téléphone a sonné dans la soirée, je m'apprêtais à manger. C'était Suzanne. Elle a dit: « Vassia, vous allez dire que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, mais je me suis inquiétée. On voit votre maison d'ici vous savez, depuis l'étage, c'est là qu'il y a ma chambre. Les lumières sont restées allumées chez vous presque toute la nuit, vous allez bien? » J'ai répondu: « je vais très bien, Suzanne, vous inquiétez pas pour moi. » Elle allait penser que je lui en voulais d'appeler comme ça alors j'ai engagé un peu la conversation: « et vous, Suzanne, comment vous allez? » Elle a dit: « oh, moi, très bien. Je prépare mes bagages. Je vais passer Noël chez ma fille, je m'en fais toute une joie. C'est elle qui devait venir avec son ami, mais elle ne peut plus voyager; elle attend un bébé, voilà ce qu'elle m'a annoncé. Vous vous rendez compte, Vassia, je vais être grand-mère! » J'ai dit « c'est merveilleux », un truc que j'aurais sans doute jamais dit si j'avais été plus en forme, du coup la fatigue m'aidait à tenir la conversation, je me lâchais un peu. J'ai continué, ça m'est venu comme ça, d'un coup, je lui ai dit: « Vous savez Suzanne, si vous aviez l'intention de me faire un cadeau pour Noël, est-ce que vous pourriez me rapporter des poèmes d'Olga Lipovskaïa, ça doit bien exister en livre audio, vous croyez pas? Comme ça je pourrais les garder et les réécouter. » Suzanne a dit: «oh, je ne pense pas qu'elle soit aussi connue que ça. Mais je peux faire autre chose: je peux m'enregistrer, sur un ordinateur je veux dire, et faire un fichier numérique. Ma fille est très douée pour ce genre de choses. Ça me fait plaisir que vous me demandiez ça » Et puis elle a dit: « portez vous bien, Vassia, et passez un heureux Noël. »
J'ai appelé Sarah très tôt ce soir là, juste avant d'aller dormir. Elle allait bien, elle était toujours aussi contente de ce qu'elle faisait là-bas, elle m'a parlé des oiseaux qu'elle étudiait, des faucons, « c'est les plus rapides du monde, Vassia »; sa voix chantait dans le téléphone, c'était comme si elle se dépêchait de me raconter tout ça, comme si quelqu'un allait couper la ligne. « tu sais ce qu'on dit par ici? Qu'il ne faut jamais se retrouver coincé quelque part entre une ourse et son ourson, c'est très dangereux. Elle peut croire que tu veux du mal au petit et t'attaquer, t'as aucune chance de t'en tirer.» Je lui ai répondu: « Sarah, tu prends la pilule? » Elle a ri et puis elle a dit: « oui, bien sûr. Pourquoi tu me demandes ça maintenant? » J'ai dit: « ben , je sais pas trop, j'ai pensé à ça l'autre jour et je me suis dit que je devrais peut-être m'y intéresser tu vois. C'est le petit ours qui m'y a fait penser. » Et puis je lui ai demandé: « tu rentres quand? » Elle a dit: « je serai là dimanche, vers midi je pense. Je t'appellerai de la gare. » On s'est encore dit deux ou trois trucs, des choses qui se répètent pas, en baissant la voix des fois qu'on nous entende. Elle a pas posé de questions pour la veille, elle a pas demandé où j'étais. J'avais essayé de m'y préparer mais j'avais pas su trancher: est-ce que j'allais lui mentir? J'avais deux solutions: lui dire que j'étais passé chez Sam ou que j'étais parti faire un tour dehors pour prendre l'air, ben oui, en pleine nuit, tu sais, ça m'arrive des fois, je me sens oppressé, j'ai comme besoin d'être dehors, de marcher un peu. Quand on a raccroché, je suis monté dans la chambre; une minute après, je dormais.
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Dans la semaine, je suis passé chez Penac, j'avais donné rendez-vous aux gars des Emmaüs. J'en ai profité pour monter dans la chambre, c'était le seul endroit qu'on avait pas fouillé ensemble avec Sarah. Moi je savais que tout était vide ici aussi mais Sarah, elle espérait encore trouver un trésor, ou au moins une trace de celui qui avait vécu ici. J'avais amené les trucs que j'avais achetés aux puces et je les ai mis dans le tiroir de la table de nuit. J'avais pris aussi la boîte de pastilles pour la gorge. J'ai sorti les pastilles et j'ai plié la boite dans ma main pour qu'elle ait l'air d'avoir servi. J'ai fait sortir quelques pastilles que j'ai mises dans ma poche et j'ai remis les autres dans la boite. Ce serait pour quand on reviendrait ici, ce serait sans doute la dernière fois ou pas loin, parce que dès le début de l'année, je mettrais la maison en vente. J'imaginais Sarah froncer les sourcils en ouvrant le tiroir, fouiller au milieu des babioles, retirer le chapelet, le regarder de plus près; elle se tournerait peut-être vers moi et dirait: « dis donc, tu savais qu'il était croyant Penac? » et puis elle reprendrait ses recherches la mine grave. Elle poserait la boîte de pastilles sur le lit et c'est alors qu'elle verrait briller au fond du tiroir les maillons de la fine chaîne en or; elle la sortirait et se tournerait encore, elle dirait: « Vassia, regarde! Elle est toute fine. Qu'est-ce qu'elle est belle. » Elle la toucherait un peu, délicatement, puis elle la prendrait à un bout pour voir si elle était très longue. Elle la ferait passer autour de son cou et attacherait le fermoir, un peu gênée par ses cheveux. Elle viendrait vers moi et elle dirait: « elle me va bien? » Je répondrais: « on la dirait faite pour toi. » Alors elle voudrait la garder et je lui dirais oui, c'était une bonne idée, elle était si jolie à son cou.
Les gars ont sonné, je leur ai montré les frigos et tous les trucs qui attendaient en bas. Ils ont dit: « il travaillait dans l'électroménager votre grand-père? » J'ai dit: « en quelque sorte ». Sans dire que c'était pas mon grand-père.
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La semaine a fini par passer. Il m'avait fallu plus d'une nuit pour rattraper le manque de sommeil et j'avais pas fait preuve de beaucoup d'énergie au travail. En dehors des réunions, j'avais passé mon temps à répondre aux mails en attente, ranger les papiers qui trainaient et rédiger deux trois compte-rendus en retard. Je serai pas là de quelques jours, pas avant Noël en fait, et j'avais pas envie de retrouver tout ce bazar à mon retour. Le vendredi, je suis allé à mon rendez-vous chez le psy; j'avais encore quelques marques sur le visage, il m'a demandé ce qui m'était arrivé. Alors je lui ai dit. Pas la version intégrale, je m'en suis tenu à la sortie dans la nuit, l'angoisse dans le ventre et le besoin de courir au milieu des arbres. C'était déjà pas mal, mais je préférais quand même cette version là plutôt que d'inventer un accident de VTT, une chute idiote dans les ronces. Je lui ai dit qu'après ça, je m'étais senti bien finalement, en tout cas bien mieux, et que j'avais l'impression maintenant d'avoir classé quelque chose de ma vie cette nuit là, de l'avoir mis dans une pochette en carton, avoir fermé les rabats et fait claquer les élastiques; c'était l'image qui me venait. Il m'a demandé: « c'est quoi cette chose que vous avez rangée? » j'ai réfléchi, je savais pas trop, j'ai dit le premier truc qui m'est venu à l'esprit: « le chagrin».
Sarah devait rentrer le dimanche. Elle devait prendre deux avions, un taxi et un train et arriver à la gare vers midi. Le samedi a trainé en longueur, j'avais envie de rien, seulement que le temps passe et qu'on soit dimanche. Sarah m'avait appelé en partant, quelqu'un l'emmenait en voiture jusqu'à l'aéroport, elle me téléphonerait quand elle pourrait, je devais pas m'inquiéter. Avant de raccrocher, elle a dit: « t'es content de me revoir? » si j'étais content?! Est-ce qu'elle pouvait imaginer une seconde que je sois pas content? J'ai dit: « Sarah, dépêche toi d'arriver. »
Elle a rappelé le lendemain matin, elle m'a réveillé. Il était un peu plus de 8 heures. Je suis descendu répondre, le jardin était dans le brouillard, je distinguais à peine le mur de pierre. Quand j'ai décroché, j'imaginais des trucs pas drôles, une catastrophe qui était arrivée et qui d'une façon ou d'une autre empêcherait Sarah de rentrer un jour. C'était sa voix dans le téléphone, j'étais soulagé, mais j'ai pas entendu ce qu'elle a dit. J'ai demandé: « T'es où? » Elle a répondu: « je suis à Bruxelles, je viens de te le dire, je suis coincée ici, il y a une grève, je peux pas rentrer comme prévu. Je vais me renseigner pour les trains mais ça va me rallonger, et puis je dois d'abord récupérer mes bagages. Je pourrai pas être là avant demain. » Elle était à Bruxelles, elle rentrerait pas avant le lendemain. Je me suis passé une main sur le visage, je sentais encore quelques aspérités, et une douleur aussi, sur la pommette. J'ai dit: « attends moi j'arrive » comme dans la chanson. Elle a dit: « quoi? » J'ai continué: « je viens. Je dois bien pouvoir arriver avant ce soir. » Elle a répondu « ne fais pas ça, tu te rends compte de la route que ça fait? Tu vas rouler pendant des heures, c'est dangereux. On se verra demain, ça fait que quelques heures de plus. » Quelques heures de plus? Elle se rendait compte de tout ce qui pouvait se passer en quelques heures? J'ai repris: « je viens. Y a quoi en plein centre de Bruxelles, un truc impossible à rater où on pourrait se retrouver? » elle disait rien alors comme un couillon j'ai dit: «place de Brouckère. » Elle a éclaté de rire et elle a dit: « t'es fou Vassia, je t'assure. La Grand Place alors, ce sera plus facile. Tu sais, c'est celle qu'on voit partout.» J'ai répondu: « ok, la Grand Place, j'y serai ce soir. Je t'appelle quand je suis plus très loin. » Sarah était pas rassurée, elle a dit: « non, je veux que tu m'appelles plusieurs fois dans la journée, que tu fasses des pauses, que tu prennes des cafés. Tu me promets? J'irai dans le centre ville quand j'aurai mes bagages et je chercherai un hôtel. »
Et voilà, je partais, j'allais rejoindre la femme de ma vie, prendre la route, voir du pays. Les conditions étaient plutôt mauvaises, il neigeait ici, et il neigerait sans doute encore sur la route. Mais j'avais pas peur de rouler sur la neige, j'avais l'habitude, j'étais équipé. Je partais. Et ça me faisait l'effet d'un stick à l'eucalyptus pour dégager le nez, on sniffe et l'air se fraie un chemin dans les narines, la fraicheur monte le long du nez, jusqu'au front, jusqu'au cerveau. Je partais.
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