Vassia- le roi (53 et 54)
Publié le 3 Avril 2011
Je voulais passer une bonne partie du dimanche à ranger la maison, l'après-midi au moins. Ça faisait un bail que j'avais laissé le ménage de côté et je me suis dit que c'était l'occasion ou jamais de faire du tri, de mettre de l'ordre un peu partout. J'aurais voulu faire la grasse matinée, parce que ça aussi, ça faisait un moment que ça m'était pas arrivé. Mais finalement je me suis réveillé tôt. J'ai pris un café et je me suis dit que je devais faire quelque chose de ce temps gagné sur ma nuit. Je me suis habillé et j'ai pris la voiture. Je voulais aller aux puces, chiner un peu pour voir.
Il y avait pas mal de monde malgré le froid et c'était pas facile de circuler au milieu des allées. On trouvait de tout ici: des DVD sortis on ne sait pas d'où, des habits comme ceux qu'on avait trouvés chez Penac, vieux mais sans valeur, et puis des stands où s'amassait tout un fouillis de bibelots, des boîtes remplies de photos, des meubles en osier, des peluches oranges au poil raide et mité, des bouteilles pour l'eau de Seltz et des pneus réchappés. J'ai fouiné un peu, surtout dans les bibelots, et j'ai acheté deux trois trucs, un chapelet cassé mais avec des jolies perles de verre et un peigne tout simple, un modèle pour homme en plastique beige qui imitait l'écaille. Plus loin, j'ai trouvé un jeu de cartes, le gars qui tenait le stand m'a dit: « il en manque pas mal vous savez » mais ça comptait pas, je lui ai acheté les cartes et je lui ai pris aussi deux dès, un rouge et un bleu.
Au fond de la place, on trouvait des trucs plus haut de gamme, des meubles en bois plein, ouvragés et pas piqués, des fauteuils club en cuir, avec la trace des bras lustrant les accoudoirs, des portes orientales, vendues telles qu'elles, seulement sorties de leurs gonds, avec leur bois sculpté et leurs traces de dorures, et des bijoux aussi, de l'argent patiné et de l'or foncé. J'ai regardé un peu, je voulais un bijou. Je cherchais quelque chose de fin et discret, pas trop abîmé, quelque chose que Sarah aurait envie de garder. Il y avait une chaine, je l'ai remarquée tout de suite au milieu du reste, une chaine en or avec des maillons très fins qui devait faire un mince serpent doré une fois au cou d'une femme. J'ai demandé le prix, c'était pas donné. Ça m'était égal, j'avais gagné de l'argent sur la vente du corbillard et la chaine était si belle, exactement ce que je cherchais. Le vendeur me l'a mise dans une petite boîte recouverte de satin noir, elle aussi était d'époque, le satin était usé, râpé par endroit et un peu terne. Ça tombait vraiment bien.
Je me suis arrêté à la pharmacie en sortant des puces, j'ai acheté une boîte de pastille pour la toux. Ensuite je suis passé chez Sam. Ils étaient tous là, tous les neuf. Ça fait drôle de dire ça, mais ils étaient bien neuf en tout, les sept gamins et les deux adultes. Sam m'a montré l'installation qu'il avait faite pour que tous les gosses puissent dormir et s'amuser, et faire leurs devoirs. Pendant ce temps là, Hélène avait préparé un café, on l'a bu tous les trois au salon et je les ai laissés tranquilles; ils m'ont invité à rester pour déjeuner mais je m'étais promis de pas chercher à me raccrocher à eux pour oublier l'absence de Sarah alors je suis rentré à la maison.
J'ai mangé et je me suis mis au ménage. D'abord le salon, la chambre, la salle de bain, puis la cuisine. Je commençais par ranger, puis je nettoyais: aspirateur et serpillère, et bombe sur les tapis. En faisant la fourmi à travers la maison, je pensais à plein de choses, j'échafaudais des projets pour les vacances, je me demandais quand je mettrais la maison de Penac en vente et ce que je ferais de l'argent, je repensais à Suzanne me lisant ses textes en russe et à ma mère aussi. J'y pensais peu en ce moment, en tout cas moins qu'avant; c'est pas que je l'oubliais, comment j'aurais pu? Mais je me concentrais sur le présent, sur ma vie de maintenant, j'essayais au moins. Le psy m'avait donné deux trois conseils, je tentais de les suivre, je voulais pas me dire un jour que j'avais pas joué le jeu. Du coup, je ne pensais pas à ma mère comme à une personne morte qui gisait dans une tombe au cimetière, je pensais à elle comme elle avait été. J'arrivais presque à évoquer sans douleur un souvenir d'elle, en pensée en tout cas, pas tout haut à quelqu'un, ça je pouvais pas encore, mais en pensée ça marchait bien. C'était pas facile, j'avais toujours eu qu'elle. Pas de père, pas de frère ou de soeur sur qui s'appuyer, avec qui partager tout ça. Pas d'enfant non plus, pour se sentir inscrit dans une lignée. Bien sûr maintenant, il y avait Sarah, et ça, j'en revenais toujours pas. Mais elle avait pas pris la place de ma mère. Les gens ne prennent pas la place des uns ou des autres, ceux qui s'en vont laissent leur place vide. C'est comme ça.
En fin d'après-midi, j'ai inspecté la maison autour de moi et l'impression était plutôt pas mal. C'était propre et rangé, et ça sentait le frais. Il faudrait que je fasse attention toute la semaine, pour que Sarah la découvre comme ça en rentrant.
Ensuite, j'ai voulu ranger la photo où on voyait mon grand-père jouer aux cartes, et Penac passer derrière comme un courant d'air. Elle trainait sur le bureau, elle allait s'abimer. J'ai pris sur l'étagère la pochette où j'avais mis les photos de la maison, celles que j'avais faites pour l'annonce et j'ai eu envie de les regarder à nouveau, revoir la maison à la fin de l'été, et le jardin, avec des feuilles sur les arbres. Je suis arrivé aux photos que ma mère avait faites, les trois photos qui avaient tant attendu dans l'appareil. La première, c'était celle qu'elle avait prise dans la cuisine. Sauf que cette fois, au lieu de la chaise vide devant la table, il y avait, assis dessus fier comme un pape, souriant à l'appareil avec des miettes de gâteau entre les dents, le gamin, mon gamin aux yeux noirs et aux t-shirts en hiver. J'ai essayé de rester calme et de respirer normalement. N'empêche, j'avais le ventre super lourd et le coeur à deux cent. J'ai pris les deux autres photos et là c'était pareil: le gamin dans le fauteuil du salon avec son t-shirt Yoda, le gamin devant le portail du jardin, un oeil fermé face au soleil, une main posée sur la hanche pour se donner de l'allure. Et pourtant ce n'était pas possible. Ce gamin était le fils des voisins, le petit dernier des locataires qui habitaient l'autre partie de la maison depuis seulement quelques semaines et qui n'avaient jamais habité en ville là où vivait ma mère. Je le savais, ils me l'avaient dit. Quel âge pouvait-il avoir sur ces photos? En regardant bien son visage et ses habits, il semblait avoir le même âge qu'aujourd'hui. Est-ce qu'on ne grandissait pas super vite à cet âge? Je les ai encore inspectées un moment, est-ce que ça pouvait être un autre gamin, qui lui ressemblerait comme un frère? J'ai bien regardé: son expression face à l'appareil, la cicatrice rose qui barrait son cou, ses deux t-shirts, tout ça c'était bien à lui. J'ai remis les photos en place, jeté la pochette sur le bureau et je suis sorti comme un dératé. Il s'était mis à neiger dehors mais j'en avais rien à foutre de la neige. J'avais besoin de courir, comme on a besoin de respirer quand on reste un long moment sous l'eau.
- 54 -
Il faisait noir et je voyais rien et il faisait très froid aussi, tellement froid que j'en avais des larmes qui coulaient sur les joues. Ça pouvait être que ça, pourquoi est-ce que j'aurais pleuré? Autour de moi, tout était calme, assourdi par la neige. Je courais à travers un paysage muet et mes pensées hurlaient dans ma tête. J'entendais Sarah dire « tu sais, je l'ai jamais vu ce gamin », je voyais les deux ados monter ou descendre de la voiture, mais lui non; je voyais sa mère sortir dans le jardin , son père rentrer du boulot, pas une fois l'un ou l'autre ne l'avait tenu par la main, ne lui avait adressé la parole quand il courait dans le jardin, n'avait demandé après lui quand il trainait dehors. Et pourtant je le voyais, lui, shootant dans le ballon et riant dans ses mains, la lueur dans ses yeux sombres devant les lumières de Noël, et sa voix aussi, je l'avais bien entendue, sa voix, sa petite voix un peu rauque disant: « on peut se serrer la main? ». Je courais comme un fou sur le chemin qui se couvrait de neige, je sentais sous mes pieds des racines, des cailloux, des ornières. Je me répétais des phrases dans ma tête, ça faisait comme une chanson au rythme de mes pas; ça faisait: « cours Vassia, cours et ça ira. Cours dans la nuit, les fantômes n'existent pas. »
Il courait sur le chemin, j'étais sûr qu'il voyait rien. Il avait vu les photos, il était en train de comprendre. Que j'étais pas qu'un gamin et que je fêterais pas vraiment Noël. Que j'étais là sans être là, là pour lui, et pour les autres, pas là.
Courir sur le chemin, c'était pas encore assez. J'ai sauté le petit ravin qui me séparait des sous bois et je me suis enfoncé dans les arbres, en courant, toujours en courant. Je courais n'importe où, je me perdais sans doute, ça n'avait pas d'importance. Je courais au pif dans l'obscurité, les mains tendues en avant. Je me prenais des branches, me cognait dans des troncs, mais j'avançais toujours à travers les bois noirs; il fallait que je me fasse mal, que je m'écorche et que je m'entaille. Parce que j'étais vivant. J'avais perdu ma mère et Penac était parti, et le gamin auquel je m'étais attaché n'était rien d'autre que du vent. Mais moi, j'étais bien vivant, j'avais une femme belle comme un cœur que je pouvais serrer contre moi, je pouvais toucher ses cheveux, respirer sa peau. Quel mort pourrait faire ça? Seul résonnait mon souffle dans la nuit sourde.
Il courait dans les bois, il se faisait mal, heurtait parfois un arbre, mais il continuait à courir. Il était essoufflé, je l'entendais respirer avec peine, j'étais pas loin derrière. Mais moi, je ne courais pas, je le suivais seulement, j'étais la nuit, j'étais le vent. Au bout d'un moment, alors qu'on devait être bien loin du chemin, Vassia s'est cogné contre un arbre, ça a fait vlam et ça l'a projeté en arrière. Il s'est relevé tout de suite et il s'est mis à frapper l'écorce avec ses poings, comme le boxeur contre son sac de sable. Puis il a pris du recul et il s'est mis à donner des coups de pieds dans le tronc. C'était un gros arbre, il n'allait pas craquer,et quand Vassia a pris son élan et s'est jeté sur lui, l'arbre n'a pas plié, pas même bougé un peu. Alors Vassia s'est laissé tomber sur le sol, il a pris sa tête entre ses mains et il a poussé un cri de rage qui a résonné dans la nuit. Ça avait du lui déchirer la poitrine, en tout cas, ça m'avait presque fait peur.
Voilà. J'étais assis tout seul au milieu des bois et je chialais comme un con. J'avais mal aux mains, aux cotes et à la tête et j'avais dans la bouche le goût ferreux du sang. Au bout d'un moment, j'avais plus de larme et je commençais à me dire que je devrais me lever, il le faudrait bien de toutes façons, et il faudrait aussi que je retrouve mon chemin, je savais pas encore comment, mais je devrais rentrer dans ma maison et m'endormir. C'est là que j'ai entendu du bruit dans les feuilles, même au milieu de la neige j'ai entendu ses pas, plus légers pourtant que le souffle de l'air et qui ne laissaient pas d'empreinte. Il s'est approché, il en menait pas large. Il avait glissé ses mains dans ses poches, comme s'il pouvait avoir froid, et il s'est arrêté près de moi. Assis comme ça par terre, j'étais presque à son niveau, et on devait faire une sacrée paire tous les deux dans les bois, le géant et le fantôme, oui, une belle équipe de bras cassés.
J'ai dit: « Vassia, ça va? »
J'ai dit: « ça va. Qu'est -ce que tu fais là? »
J'ai dit: « je t'ai suivi dans la nuit. »
J'ai dit: « tu ne peux pas me suivre, tu n'existes pas. »
J'ai dit: « mais si, j'existe, puisque tu me vois. »
J'ai dit: « les autres gens ne te voient pas. »
J'ai dit: « c'est qu'ils n'ont pas besoin de moi. »
J'ai dit: «je n'ai pas besoin de toi, tu peux t'en aller. »
J'ai dit: «je veux rester avec toi »
J'ai dit: « tu ne peux rien vouloir, tu n'es personne. »
J'ai dit: « je suis le petit garçon qui fait du foot avec toi. Tu m'aimes bien, tu m'emmènes voir les lumières de Noël. Tu as parlé de moi à ta femme. »
J'ai dit: « pourquoi es-tu sur ces photos? »
J'ai dit: «c'est ta mère qui les a prises. »
J'ai dit: « ça je le sais. Mais qu'est-ce que tu faisais avec ma mère? »
J'ai dit: « elle avait besoin de moi. »
J'ai dit: «elle avait peur des fantômes. »
J'ai dit: « elle n'avait pas peur de moi. »
J'ai dit: « moi, je ne crois pas aux fantômes, tu perds ton temps avec moi. Oh et puis de toutes façons, tu ne peux pas être un fantôme, les fantômes, ça fout la trouille, ça te surprend au milieu de la nuit, ça te souffle un air froid dans le cou, ça ricane, ça fait grincer les portes. Je ne sais pas ce que tu es, mais tu n'es pas un fantôme. Et tu n'es pas un enfant non plus. »
J'ai dit: « je suis la nuit qui t'entoure, la voix qui te berce, je suis le souffle du vent à tes oreilles, je suis l'air que tu respires, je suis le jour qui te réveille, les bois que tu traverses, l'eau qui givre aux ruisseaux, je suis la terre que tu retournes. »
J'ai dit: « est-ce que tu lui as tenu la main? On voit tout le temps ça dans les films: comme une présence, une chose qu'on ne sait pas définir, et qui tient la main des gens en train de mourir. »
J'ai dit: « j'ai tenu sa main. »
Alors Vassia s'est remis à pleurer, ça faisait drôle de le voir pleurer comme ça, son grand corps secoué par le chagrin. Je me suis approché un peu, il a frotté son visage avec ses mains et il a secoué la tête comme on s'ébroue parfois, pour chasser de l'eau de son visage. Il s'est raclé la gorge et il m'a regardé, il devait pas très bien me voir, dans le noir comme ça. Il a tendu le bras vers moi et il a pris ma main. Il s'est appuyé dessus pour se mettre à genou et il m'a serré contre lui. Il m'a serré très fort, avec ses deux bras qui faisaient presque deux tours autour de moi. Et puis j'ai senti ses bras relâcher leur étreinte et il s'est relevé. On s'est donné la main et j'ai dit: « je vais te ramener jusqu'à chez toi. »
On a marché sous les arbres, le gamin savait où il allait, il me guidait dans la nuit. Je tenais encore ma main devant moi, mais cette fois c'était pour me protéger des branches que je ne verrais pas. Il faisait vraiment noir et il neigeait toujours à ce moment là. Aucun de nous deux n'a dit un mot jusqu'à la maison. Quand on est arrivés, il a levé les yeux vers moi, il savait ce que j'allais dire. J'ai dit: « il faut que tu t'en ailles maintenant. » ça voulait pas seulement dire: « cette nuit » mais « pour toujours. Je n'ai plus besoin de toi. » Il a lâché ma main et il est parti en marchant à reculons; au bout de quelques mètres, il a levé les pouces en l'air comme la dernière fois, je le distinguais à peine. Et il a crié: « salut, champion du monde! » J'ai levé la main pour lui dire adieu; le temps de cligner des yeux, il n'était plus là.
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