Vassia - le roi (49 et 50)
Publié le 6 Mars 2011
Le week-end, Sam est venu diner, comme c'était prévu, avec sa nouvelle amie. Il avait rappelé la veille: ils n'avaient pas les enfants ce week-end là, ils ne seraient que tous les deux et ils amèneraient le dessert. Pour les gamins, c'était pas plus mal, sept enfants finalement ça aurait fait beaucoup. C'était pas pour le repas que je m'inquiétais, Sarah était prête à faire à manger pour quarante personnes au moins, mais c'était ce qu'on allait en faire si jamais ils s'ennuyaient. Sept gamins qui savent pas quoi faire, ça doit vite être le bazar. Je m'étais dit qu'au pire, s'ils commençaient à donner des signes d'impatience, j'irais toquer à la porte des voisins et je leur expliquerais la situation, ils auraient bien laissé venir le petit un moment. Mais au bout du compte, on était tous les quatre et c'était très bien comme ça. J'ai paniqué un peu en voyant arriver la voiture de Sam parce que je me souvenais pas du prénom de sa copine et ça , ça la foutait mal. Sarah l'avait jamais su, elle risquait pas de m'aider mais elle a dit que c'est elle qui le lui demanderait, elle trouverait bien une façon délicate de le faire.
Sarah était arrivée vers cinq heures avec des sacs de provisions plein les mains. Elle était toute contente de nous faire à manger et de rencontrer mon ami. Elle a posé ses sacs dans la cuisine et elle a tout sorti sur la table. Ensuite, elle a ouvert les placards et elle en a sorti des poêles et des casseroles, et des couteaux à découper, toutes ces affaires que j'utilisais pas tout seul et que j'avais ramenées de chez ma mère quand elle n'avait plus été là pour s'en servir. Pendant plus d'une heure, elle s'était activée au dessus des plaques; elle s'était fait un plan de travail sur la table de la cuisine et elle y avait posé une recette qu'elle avait du trouver sur internet et imprimer pour l'occasion. Elle m'a dit: « tu sais, Vassia, tu es pas obligé de rester à me regarder, tu peux faire ce que tu veux. » J'ai répondu: « bon, ben ok, je vais peut-être aller chercher une ou deux bouteilles en attendant » et je suis quand même resté un peu là comme un con; au fond j'aurais préféré qu'elle ait besoin de moi, elle m'aurait dit « donne moi ci, passe moi ça » et j'aurais été aux anges. Mais bon, elle préférait se débrouiller toute seule.
J'ai décidé d'aller chercher des bouteilles de vin pour le repas. Je m'étais fait une espèce de cave dans la grange, c'était plutôt une étagère, une sorte de rayonnage, j'y entreposais quelques bouteilles que j'avais achetées chez un caviste, des trucs pas hors de prix mais meilleurs qu'en supermarché. A chaque fois, il me décrivait la saveur du vin en question, c'était un régal de l'entendre; ce type avait pas du étudier seulement le commerce du vin, il avait du à un moment ou à un autre se pencher aussi sur la littérature.
La grange était plongée dans le noir et l'interrupteur était assez loin à l'intérieur. Il faudrait que je change ça, que je mette au moins un détecteur de présence. Mais jusque là, j'avais eu d'autres priorités. Je suis passé le long du corbillard, il brillait dans la pénombre. Ça aurait été facile d'avoir la trouille, d'imaginer apercevoir quelqu'un assis au volant dans le noir, mais je m'étais habitué à lui et à sa présence un peu étrange et je ne pensais jamais à ce genre de trucs. Mais au moment où la lumière s'allumait, j'ai senti quelque chose de froid me toucher la main et une voix m'appeler doucement. J'ai sursauté comme un malade, mon coeur battait à deux cent, il a même du louper une ou deux pulsations et j'ai bien cru qu'il s'arrêtait. C'était le gamin qui était arrivé sans prévenir. Il voulait pas me faire peur, il passait juste par là au moment où j'entrais dans la grange et il m'avait suivi. Il portait encore son t-shirt Yoda cette fois là, les bras toujours nus exposés à tous les vents. J'ai pas pris le temps de me calmer et j'ai crié: « Mais qu'est-ce que tu fous là, toi! On a pas idée de trainer dehors en manches courtes! Tu as vu le froid qu'il fait, tes mains sont toutes gelées! Allez oust, tu m'as fichu une sacrée frousse! » Il a juste dit « désolé! » d'un ton léger et il est reparti en courant.
Quand je suis rentré à la maison avec les bouteilles dans les bras, j'ai raconté à Sarah ce qui venait de m'arriver. Elle a dit: « tu sais, je l'ai jamais vu le gamin dont tu parles. » J'étais encore un peu agacé et j'ai répondu: « ben, qu'est-ce que tu veux que je te dise? C'est le gamin des voisins, c'est tout. Un petit gamin mignon avec des yeux noirs. » Alors, en se retournant vers les plaques pour plonger une cuiller en bois dans ce qui était en train de cuire, elle a dit: « ce que je veux dire, c'est que j'ai bien vu les deux autres, plusieurs fois même, mais celui là jamais. » et elle a enchainé en demandant: « tiens, tu veux gouter? » C'est là que j'ai remarqué que ça sentait les épices, les clous de girofle et l'ail, ça sentait super bon et elle était belle avec sa cuiller à la main, la paume de l'autre main placé en dessous pour éviter que de la sauce tombe par terre. D'un coup, j'ai plus eu envie de discuter du gamin et du fait que j'y pouvais rien si elle l'avait jamais vu, et qu'elle avait qu'à rester ici tout le temps, elle le verrait plus souvent. Je me suis approché et j'ai gouté son plat. Elle a soufflé encore une fois sur la cuiller et l'a approchée de ma bouche, c'était une sorte de goulash, la viande fondait dans la bouche et les épices se dégageaient ensuite, c'était un régal et je lui ai dit. Je l'ai embrassée dans le cou et elle s'est retournée pour surveiller la cuisson.
Nos invités sont arrivés, Sam portait une bouteille dans les mains et son amie un plat à tarte enveloppé dans du papier alu. Elle l'a lâché d'une main et m'a tendu l'autre en disant: « Hélène. Bonjour Vassia. » Voilà. Hélène. C'était pas la peine que j'en fasse toute une histoire, elle avait anticipé en se présentant toute seule. Sarah les a guidés tous les deux vers le salon, et elle a pris les manteaux, la bouteille et la tarte.
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J'avais pas fait exprès de lui faire peur. J'avais pas été assez prudent, c'est tout. J'avais oublié que pour Vassia, on met un pull en hiver et on a les mains bien chaudes quand on les retire de ses gants. Moi, mes mains étaient glacées mais je n'avais pas froid. Je voyais dans le noir et je ne dormais pas.
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