Vassia - le roi (44)
Publié le 3 Février 2011
Le lendemain matin, en partant au boulot, j'ai croisé la mère du gamin, elle m'a dit bonjour avec un sourire, pendant que les deux grands montaient dans la voiture, un devant et un derrière, le petit était peut-être déjà dedans ou alors c'est son père qui le déposait à l'école. Elle m'a rien dit pour le lait, je l'ai trouvée un peu gonflée, mais j'étais pas du genre à engager la conversation en demandant: « le lait, ça allait? Vous avez pu faire tout ce que vous vouliez? » Et puis ce jour là, j'étais pressé d'aller au boulot; parce que justement ce jour là, on avait rendez-vous avec ce type qui voulait abattre une ruine sur son terrain; Sarah et moi, on devait le convaincre de pas la raser tout de suite, d'attendre le printemps pour laisser le temps aux chauve-souris d'hiberner tranquilles. Sarah avait changé son jour de permanence parce qu'il pouvait pas nous recevoir un autre jour, c'en était même un peu suspect, je voyais pas ce que ce gars là pouvait avoir d'autre à faire, il devait être à la retraite depuis un bon moment; je le pensais capable de chercher à nous emmerder. Mais Sarah avait dit « c'est pas grave Vassia, on va pas rentrer dans son jeu. Je viendrai lundi, c'est tout. »
La veille finalement, je m'étais vite arrêté de boire. Quand le gamin était passé, j'en étais à deux verres, bien remplis, mais j'en suis resté là. Une fois qu'il est reparti, j'ai remis le bouchon sur la bouteille et je l'ai rangée dans le frigo. Ensuite, je suis retourné dans le salon, j'ai continué de regarder les photos et les documents de Penac, en prenant du bout des doigts les papiers les plus fragiles. Certains étaient fins comme du papier à cigarette, tout mités, bouffés par le temps qui avait passé. C'était des trucs de son enfance, des papiers de l'école. Je voulais pas tout lire de A à Z, je voulais garder de lui une vision floue, donner des contours à sa vie, mais pas trop de détails. Je voulais juste qu'émane de toute cette paperasse l'impression de ce qu'il avait été, une impression générale que je pourrais garder, quelque chose comme une odeur.
Parmi les papiers, il y avait des photos. Je les ai passées une par une, en allant vite, pour pas toutes les retenir. Sur l'une d'entre elles, j'ai reconnu mon grand-père parmi un groupe d'hommes rassemblés autour d'une table. Ils jouaient aux cartes, une bouteille d'alcool ouverte devant eux, certains avaient à la bouche une cigarette roulée. Mon grand-père se concentrait sur son jeu et derrière la table, quelqu'un était passé si vite que l'objectif n'en avait retenu que la silhouette, comme une ombre longue et maigre pressée de s'en aller, un fantôme piégé par la lentille. Penac, j'en aurais mis ma main à couper. Cette photo, je l'ai gardée, je sentais que j'en avais le droit, que c'était comme une photo de famille.
J'en ai gardé une autre aussi, la photo d'une femme. Ce n'était que le bout d'une photo plus grande qui devait la représenter en pied, peut-être même avec quelqu'un d'autre. On voyait dans le papier les entailles que les ciseaux avaient faites et les découpes n'étaient pas très droites. La personne qui avait fait ça n'avait voulu garder que le visage de la jeune femme; son regard était très clair et ses cheveux étaient parsemés de petites fleurs blanches. J'ai pensé que c'était sans doute une photo de mariage et c'est pour ça que je l'ai gardée. Entre autre. Parce que ce qui m'importait aussi, c'est que cette femme me semblait familière, quelque chose en elle m'en rappelait une autre, mais j'aurais pas su dire qui.
Et puis je me suis souvenu de la chaussure. Elle était toujours là, posée sur la table, attendant que je décide de son sort. Si j'avais appelé Sam, il m'aurait dit d'aller à la gendarmerie, il aurait même voulu y aller à ma place; c'était tout lui ça, son côté sauveur du monde, chevalier blanc. Il aurait posé la chaussure sur le guichet à l'accueil et il aurait dit: « Bonjour, je crois que j'ai de quoi élucider un meurtre. » Mais je ne me voyais pas faire ça. Je parcourais les papiers, je faisais défiler les photos et je regardais la chaussure, je la prenais dans mes mains,je la reposais. Qu'est-ce qu'il y avait à comprendre? Penac avait-il tué cet homme et gardé sa chaussure près de lui pendant toutes ces années? M'avait-il raconté l'histoire du cadavre puis légué sa maison dans le seul but que je sache qu'il était un assassin? Est-ce que ça avait un rapport avec la photo de la mariée, découpée puis gardée? J'entendais la voix du gamin me dire que les vieilles chaussures, ça ne servait à rien, et j'avais envie de me fier à lui, comme si du haut de ses courtes années il avait été capable de me montrer le chemin. Penac avait peut-être été un loup en effet, un type pas très net qui avait fait des petits arrangements avec la morale et les bonnes manières. Mais de ce qu'il m'avait laissé, et de son regard de vieil homme, je gardais l'impression de quelqu'un qui au bout du compte, avait plus perdu qu'il n'avait gagné. Alors assassin ou pas, j'ai décidé que ça n'avait pas d'importance; ce vieux au fond, je l'aimais bien, et j'étais pas là pour rendre la justice.
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