Vassia - le roi (5)

Publié le 12 Juin 2010

 

La première fois que je suis allé à la maison avec les clés dans ma poche, j’en menais pas large. Je me suis garé le long du mur, comme on faisait quand j’étais gamin, et je suis sorti de la voiture en laissant les clés sur le contact. Faut dire que dans ce coin, si quelqu’un s’avisait à vouloir vous piquer votre voiture, vous le verriez arriver de loin. Mais peut-être que c’était pas pour ça ? Peut-être que je me disais que je pourrais repartir plus vite si quelque chose tournait mal, si je croisais dans la maison les fameux fantômes dont parlait ma mère.

Entrer dans la maison, ça a été une sacrée paire de manches. La clé voulait pas tourner dans la serrure; et ensuite, c’est la porte qui voulait pas s’ouvrir ; avec le temps, elle avait gonflé et elle s’était coincée entre les murs de pierre. J’ai d’abord poussé avec le plat de la main mais comme elle bougeait toujours pas, j’ai fini par donner un grand coup d’épaule contre le bois. Quand la porte s’est ouverte en grinçant sur la dalle, j’ai regardé autour de moi ; mais partout alentour, il n’y avait personne,  pas âme qui vive comme on dit.

Je ne sais pas ce que je m’étais imaginé : que je trouverais des vieux bols dans l’évier, peut-être un peignoir mité pendu derrière une porte. Je me voyais déambuler au milieu des toiles d’araignées et les chasser avec la main comme des lianes dans la jungle. Je pensais trouver une maison figée dans la poussière, comme les maisons de Pompéi, mais je n’ai trouvé qu’une maison toute vide, sans aucune trace de vie. Une maison qu’on avait nettoyée et vidée de fond en comble avant de l’abandonner derrière soi, la fermer à double tour et jeter la clé. Oh, des araignées, il y en avait bien un peu ; et pas des petites ; des grosses noires avec des pattes épaisses, étalées dans des toiles immenses au coin des fenêtres. On dit que certaines peuvent vivre plus de quarante ans mais je crois que c’est surtout pour impressionner  ceux qui les craignent. Aucune chance qu’une de celles-ci aient un jour effrayé ma mère en sortant de sous son lit.

Cette fois là, je ne suis pas resté trop longtemps ; il y avait quelque chose de pénible dans la maison, un truc qui me gênait vraiment.  Au bout d’un moment, en montant à l’étage, j’ai compris ce que c’était : il n’y avait aucun bruit, pas de craquement des murs ou de l’escalier de bois, pas de grincement. Il y avait dans la maison un tel silence qu’on se serait cru enterré sous une épaisse couche de terre.

J’ai quand même visité toutes les pièces, ouvert tous les volets. Mais je me suis dit que pour cette fois, ça suffirait, j’avais sans doute déjà amené un tout petit souffle dans la maison, pas besoin de m’éterniser.  Je n’y avais pas trouvé ma mère et rien à première vue ne me permettait ici de m’ancrer dans une histoire. Tant pis pour cette fois. Ça viendrait peut-être plus tard.

En redescendant l’escalier, j’ai entendu du bruit pour la première fois ; c’était un souffle, et des pas qui trainaient sur les pierres. Et en entrant dans la cuisine, j’ai vu un vieux qui se tenait debout au milieu de la pièce et qui regardait autour de lui comme dans une galerie au musée du Louvre. Il avait des rides si profondes qu’on aurait dit des fleuves sur une carte du monde et des yeux très clairs, presque blancs, mangés par la cataracte. Allez, je sais ce que vous croyez. Mais il a beau m’avoir fichu la trouille, ce vieux là n’avait rien d’un fantôme. Il sentait le tabac à plein nez, peut-être un relent de rouge aussi, mais très léger, en souvenir de son dernier repas.

Quand il m’a vu, il m’a dit  « Tiens, salut gamin » comme s’il m’avait vu grandir et me retrouvais adulte au retour du service militaire.  Je ne l’avais jamais vu bien sûr et lui non plus sans doute, à moins qu’il ne m’ait aperçu petit en passant devant le jardin. « Alors comme ça, c’est toi, le fils de Madeleine. » En me parlant, il continuait de regarder autour de lui et je sentais que je n’avais pas besoin de répondre, qu’il allait parler tout seul et me raconter sa vie. Et c’est ce qu’il a fait.

 


 

Rédigé par Marie Alster

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C
<br /> <br /> C'est du vécu, non ? Je parle de la visite de la maison... J'ai connu ça quand on a découvert l'endroit où on vit actuellement : le coup de la voiture prête à repartir, la porte d'entrée qui ne<br /> veut pas céder, qui racle le sol et d'autres détails du genre, qui nous ont amenés à constater à quel point on est moins courageux face à ce qu'on ne voit pas que face à ce qu'on voit...<br /> sensation très curieuse ! Il est vrai qu'ici, le voisinage parlait de maison hantée (rires)  Quant au petit vieux, nous, on ne l'a pas vu le premier jour, mais il n'a pas tardé à se montrer,<br /> livre d'histoire ambulant, précieux témoin du rutilant passé d'un domaine réduit tel une peau de chagrin... Il me tarde de savoir ce qu'il va raconter à Vassia, celui-là : secrets de famille ?<br /> trésor caché ? ou simplement histoires de maîtres et valets, de mariages arrangés, de vendanges et de semailles ? Je te souhaite bonne et belle inspiration... Tel un gentil vampire, j'attends ta<br /> production, patiemment, tranquillement, car je sais bien que je passerai un très bon moment à te lire... Merci ma chère, bises et très bon dimanche !<br /> <br /> <br /> <br />
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M
<br /> <br /> Merci de tes compliments Chantal, ils aident à avancer! Bises à toi aussi et bonne reprise demain ....... (mais ce sera: le lundi au soleil comme dans la chanson!)<br /> <br /> <br /> <br />
S
<br /> <br /> surprenant : "des rides si profondes qu’on aurait dit des fleuves sur une carte du monde" ...merveilleux j'en ai des frissons... cette sensation je la connais. vraiment bien... je rejoins<br /> mes deux collègues .. du pure sensitif... splendide<br /> <br /> <br /> <br />
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R
<br /> <br /> C'est très bien, vraiment très très bien tout ça. Le petit souffle. L'histoire. J'espère que ça te fait aussi du bien, à toi.<br /> <br /> <br /> <br />
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M
<br /> <br /> Quand même. Tous ces mots  avec le corps au repos . ça doit drôlement s'agiter à l'intérieur . La carte du monde que le visage du vieux,ça me fait penser à mon arrière-grand-mère ,<br /> exactement (mais elle, elle sentait la menthe et la pomme !).<br /> <br /> <br /> Repose-toi, jeune fille,que Juan Olaf ne te ramasse pas à la p'tite cuillère ... Une bisette.<br /> <br /> <br /> <br />
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