Vassia - le roi (38)
Publié le 13 Décembre 2010
À partir de là, les choses se sont accélérées, le temps passaient plus vite, un vrai tourbillon. Les voisins sont venus s'installer, il y a eu le camion et puis les aller-retours jusqu'à ce qu'ils aient plus rien à amener, même pas ce qui trainait encore dans leur ancien logement après le passage des déménageurs, ce qui n'allait dans aucun carton, ce qu'ils avaient pensé jeter mais finalement non, des babioles sauvées in extremis qui continueraient à les encombrer pendant un moment, qu'ils ne sauraient jamais où caser. Ensuite, il y avait eu le bruit du marteau et celui de la perceuse: ils montaient les meubles, installaient les étagères, décoraient les murs. Tout ça, je l'entendais juste un peu, c'était étouffé par l'épaisseur du mur qu'on avait monté, et par l'isolation. Mais quand ils parlaient entre eux dans la cuisine, derrière le mur de mon salon, j'entendais un murmure lointain et sourd qui me plaisait bien.
C'est pas que j'avais besoin de compagnie, Sarah était là certains soirs. Au boulot, on avait rien dit, c'était plus sympa de se regarder en douce avec les yeux de l'amour et de se toucher en passant, l'air de rien. Des fois, on se retrouvait seuls un instant, alors on se bouffait littéralement la bouche l'espace d'une minute, histoire de nous mettre sur le grill en attendant le soir, quand on pourrait se toucher enfin et se serrer sous les draps. Mais on se voyait pas tout le temps. On avait pas eu besoin d'en parler, on avait pas pesé le pour et le contre, c'était comme ça: si on avait passé toutes les soirées ensemble, et toutes les nuits, peut-être qu'on se serrait consumés trop vite, qu'on aurait flambé comme le rhum. En fait, on faisait gaffe, on s'économisait, on aurait presque pu se faire des tickets de rationnement: un ticket pour trois baisers, cinq pour faire l'amour sur le canapé, dix pour passer la nuit ensemble avec l'amour avant de s'endormir, et l'amour à peine réveillés.
J'avais pas vu Sam depuis un moment, on s'appelait pourtant, mais on était pris chacun par nos histoires d'amour, et puis lui, il avait ses gamins, et moi les voisins. Non pas que mes voisins aient été envahissants, je les voyais très peu en fait, c'était pour tout le monde pareil: le boulot toute la journée et un peu de vie le soir. C'était le petit que je voyais, il passait quand j'étais tout seul. Il devait guetter pour voir si Sarah était là et s'il voyait pas sa voiture, il déboulait à la maison. Il faisait toujours pareil: il frappait à la porte et l'entrouvrait en criant: «y a quelqu'un? » et je voyais sa frimousse arriver dans le salon, toujours ses yeux en premier, et son t-shirt. Même maintenant qu'il faisait vraiment pas chaud et qu'on avait tous ressorti les pulls, ce gamin arrivait toujours les bras nus; et en dépit de la température ambiante, jamais je ne l'ai vu avoir la chaire de poule. Je me disais: les gamins, ça craint vraiment rien. Il portait souvent le t-shirt du foot, mais il en avait un autre aussi qu'il portait pas mal, il devait bien l'aimer, c'était un t-shirt noir avec un personnage de Star Wars dessus, ce petit vieux qui met les mots dans tous les sens, un de mes préférés aussi d'ailleurs. Mais le t-shirt avait dû être lavé mille fois, et passé au sèche linge par la même occasion, parce que du personnage on ne voyait plus grand chose, le transfert s'effritait par endroits. Décidément, ce gamin n'aimait que les vieux trucs, à croire qu'il récupérait les affaires de quelqu'un d'autre. Mais son frère semblait lui aussi trop jeune pour avoir étrenné ces affaires là et je voyais mal ses parents prendre les vêtements du gamin chez l'Abbé Pierre. Un jour, il est arrivé comme une bombe, il m'a attrapé par le bras et il m'a entrainé dehors en disant: «viens voir, c'est super beau. » Je l'ai suivi, j'ai pas pris le temps d'enfiler un truc, et je me suis retrouvé dehors avec lui. On était tous les deux dans le froid, il tenait toujours mon bras. Sous la lune, la neige tombait en gros flocons qui tenaient sur le sol mais qui s'écrasaient sur nos visages et fondaient aussitôt. On est restés comme ça un petit peu, sans parler, et il est parti chez lui en courant. C'était la première neige, il était trop tôt d'ailleurs, mais qu'est-ce que c'était beau!
C'est aussi à cette période que j'ai mis le corbillard en vente, je savais que ça allait pas être facile. Si ça avait été que de moi, je l'aurais gardé encore un peu, rien que parce que ça me barbait de devoir mettre l'annonce, répondre aux coups de fil, recevoir les gens. Mais en même temps, est-ce que ça se passait pareil pour les corbillards que pour les voitures ordinaires? Est-ce qu'on venait l'essayer, appuyer sur les roues pour tester les suspensions, est-ce qu'on cherchait à savoir s'il était accidenté? Je crois surtout que je craignais de tomber sur des mecs un peu chelous. Mais je repensais alors au moment où je l'avais acheté à mon tour, avec mes projets de travaux et de matériel à transporter et je me demandais si c'était comme ça qu'on m'avait vu. Si je le vendais, c'était pour faire plaisir à Sarah. Elle avait jamais rien dit directement mais un jour, je la serrais contre moi et on allait s'endormir, et elle a dit: « peut-être que tu pourrais changer de voiture? »
Au boulot, on avait fini de nettoyer le chemin de randonnée qui menait au cratère, on avait refait le balisage et on avait fermé les deux autres sentiers avec des barrières en bois, posé des pancartes, discrètes mais suffisamment claires. J'avais emmené des gars avec moi, on avait bien bossé, malgré la pluie qui nous avait pas facilité la vie. Mais cette semaine là, je me bagarrais un peu avec un vieux qui voulait abattre une ruine sur son terrain. C'était son droit évidemment, on pouvait pas l'obliger à la laisser là, il était chez lui. Tout ce que je lui demandais, c'était de me laisser un peu de temps, d'attendre le printemps. Parce que sur mon secteur, c'est bourré de chauve-souris, des tas d'espèces différentes; et c'est là qu'on trouve les plus grands gites d'hibernation, dans les grottes près de la source, et dans les ruines. Le type voulait pas en entendre parler, il voulait abattre ça maintenant, point barre. J'avais repris rendez-vous avec lui d'ici quelques jours, je viendrais avec la LPO, ce serait notre première intervention ensemble, Sarah et moi.
Et au milieu de tout ça, j'ai reçu deux coups de fil importants: le notaire de Penac, et Suzanne qui se rappelait à moi.
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