Vassia - le roi (19)

Publié le 5 Septembre 2010

J'ai voulu déterrer ma mère. Ça fait drôle de le dire comme ça mais c'est la vérité. Je voulais la serrer contre moi, même morte depuis des lustres. Le type des pompes funèbres, il avait beau garder son calme, je voyais bien qu'il en menait pas large. Il devait m'imaginer, moi, le grand Vassia, la baraque, le géant, assis au bord de la tombe et tenant sur ses genoux un cadavre pourrissant. Une macabre madone. Ça avait de quoi l'effrayer. Ce qui m'épate, c'est que les gens soient restés si calmes avec moi, ils ont tous eu l'air de comprendre. Sam, quand je lui ai raconté, il s'est pas mis dans tous ces états, il m'a pas traité de cinglé; il m'a écouté, en buvant sa bière au goulot, et puis il a dit qu'il comprenait que j'avais du chagrin mais que je devais me battre, que je devais lutter contre ces idées noires, penser à ma mère qui riait, ma mère comme elle était quand elle était bien vivante, et accepter de ne plus jamais la revoir. 


Ce soir là, j'ai dormi chez lui; il m'a fait un lit dans une des chambres des gamins et j'ai déjeuné avec eux avant de partir. J'étais bien avec eux, y avait du bruit, de l'agitation, j'avais l'impression de me sentir mieux. Mais c'était qu'une impression.


Quand je suis arrivé au boulot, il n'y avait personne sur le parking; mais je me suis quand même garé un peu à l'écart pour ne pas trop montrer mon corbillard; tout le monde était déjà dans le hall, à papoter, à parler des vacances; Sarah était là aussi, au milieu des autres. Ils m'ont appelé, ils ont dit: « Tiens, salut Vassia, ça va? » comme ils font tous les matins et j'ai répondu « on fait aller » comme je réponds toujours depuis quelques temps. Je suis resté avec eux, je me suis pris un café à la machine et je l'ai bu en les écoutant raconter leur été. Je me sentais pas trop à ma place quand même, avec mes vacances passées à retaper une vieille baraque et mon cerveau malade. Et puis y en a un qu'est arrivé un peu en retard, le genre grande gueule et fier de l'être; il est entré en cognant la porte d'un coup d'épaule, il a serré la main à tout le monde et en arrivant vers moi, il a dit en guise de salut: « alors, Vassia, on fait le croque mort ?» Maintenant, je sais que ça avait seulement à voir avec le corbillard, même si je l'avais pas vu dans le parking; à croire que ce type m'attendait ce matin là, en embuscade derrière un arbre. Mais sur le coup, j'ai cru qu'il parlait de ce qui s'était passé la veille; je ne comprenais pas comment il pouvait être au courant mais je me suis dit qu'il le savait et qu'il allait tout raconter. C'est pour ça que je lui ai mis mon poing dans la gueule, une bonne grosse pêche, bien mûre; ça a fait un drôle de bruit et puis sa tête a heurté le mur derrière lui et il est tombé dans les vaps. Je suis resté là à regarder ce type qui rigolait plus, son corps tout mou par terre; autour de moi, c'était un sacré bordel; ils se jetaient sur le gars par terre, lui tâtaient le pouls comme si j'avais pu le tuer d'un seul coup de poing, lui donnaient des petites tapes sur les joues, lui parlaient; Sarah s'est approchée de moi, elle a dit: « tu devrais t'assoir, t'es tout blanc ». Je lui ai pas dit mais elle aussi, elle était toute blanche.


J'ai été m'assoir sur une chaise, les gens continuaient de parler autour de moi, quelqu'un avait appelé le médecin. J'entendais des trucs comme « il est fou ou quoi? » et des mots comme « barjo », « cinglé ».


Quand j'étais gamin, il y avait un gars qui sillonnait les rues en parlant dans sa barbe; il était toujours très pressé mais il n'allait jamais nulle part; c'était un grand échalas avec une tête de castor et on l'appelait Cacahuète. Il trainait tout le temps dans la rue, près de la station service, devant le supermarché. Au mois de mars, il vendait des bouquets de jonquilles, et au mois de mai, le muguet. Parfois, il nous accompagnait à l'école, on le laissait faire; il marchait à côté de nous en se frottant les mains et d'un coup, il nous regardait, il faisait un sourire qui laissait voir ses grandes dents et il disait: « t'es mignon!» ou « t'es gentil! ». Personne le craignait, c'était juste un doux dingue, un barjo qui demandait rien d'autre que de pouvoir sourire aux gamins et leur dire des gentillesses. J'imagine bien ce qu'on en dirait aujourd'hui, pas sûr qu'on lui ficherait la paix. Qu'est-ce qu'il était devenu d'ailleurs? Est-ce qu'il était mort? J'avais du mal à imaginer Cacahuète en train de mourir, le gentil fou affrontant la mort... aujourd'hui, c'était moi le fou. Mais pas le dingo rigolo: le fou furieux, le malade à enfermer. Assis sur ma chaise, je me suis remis à chialer.

 


Rédigé par Marie Alster

Publié dans #Vassia - le roi

Commenter cet article
S
<br /> <br /> de + en + de details, passionnée je suis.<br /> <br /> <br /> <br />
Répondre
M
<br /> <br /> ça se densifie . Impossible de quitter ce gaillard . (merci pour ta carte de rentrée , j'aime beaucoup !)<br /> <br /> <br /> <br />
Répondre
L
<br /> <br /> Chatouilleux, le Vassia.<br /> <br /> <br /> <br />
Répondre
C
<br /> <br /> Ouh, la la, je flippe à mort, pôvre, pôvre Vassia ! Il est en pleine déprime, ou alors, il est ensorcelé par la maison... Cela dit, entre nous, la mauvaise interprétation d'une phrase (ah, la<br /> langue française est bien étrange...) peut avoir des conséquences imprévues et cet épisode-là, bien que fictif est pourtant en phase avec la réalité... Merci pour ce nouveau chapitre, bonne<br /> semaine, ma chère, bises et à bientôt...<br /> <br /> <br /> <br />
Répondre
R
<br /> <br /> Aaaah c'est bien.<br /> <br /> <br /> <br />
Répondre