Vassia - je continue
Publié le 16 Décembre 2012
J'avance dans la réécriture de Vassia, lentement, au fil de petites heures volées à un quotidien pesant. Je ne sais pas ce que j'en ferai, ni si j'irai jusqu'au bout, mais je m'y tiens. Comme je suis plutôt dans une phase àquoiboniste en ce moment, j'ai tendance à penser que je perds mon temps. Mais je sais aussi que quand je l'abandonne, Vassia reviens et m'obsède, réclamant d'être achevé. Alors je continue.
Voici la dernière entrevue entre Vassia et Penac, un chapitre rajouté, et que j'aime bien.
Plus tard dans sa cuisine, je le regardais s'affairer avec les verres et la bouteille. Il avait l'air crevé le vieux Penac, il avait pas la pêche. L'image qu'il donnait quand je suis arrivé chez lui après avoir acheté du pain, un vieillard au bout du rouleau, contrastait avec celle qu'il avait montrée un peu plus tôt sur la place. Il m'a servi un verre de vin en guise d'apéro mais j'ai fait semblant de le boire en laissant mes lèvres au bord du verre; j'avais pas l'intention d'être saoûl, même pas un peu, j'avais des choses à lui demander. Je ne savais pas vraiment par où commencer et je tenais mon appareil sur mes genoux. J'ai décidé de lui parler de la femme qu'on avait rencontrée, c'était un début comme un autre.
"Elle me dit quelque chose, cette femme, c'était qui?"
"Quelle femme?" La lueur dans les yeux du vieux Penac me disait qu'il savait très bien de qui je parlais. Il n'avait pas l'intention de livrer ses informations comme ça, c'était tout, et j'allais devoir le cuisiner un peu.
"Celle avec qui on a discuté dehors, sur la place tout à l'heure."
"Ah, elle." Penac prit tout son temps, avala d'abord une goulée d'apéritif et reposa son verre sur la table avant de poursuivre:" c'est Suzanne, la fille du château. Tu la connais pas."
"Son visage m'est familier pourtant. J'ai du la croiser quelque part."
"Tu la connais pas. Si j'te l'dis." Penac avait grondé plus qu'il n'avait parlé et j'ai décidé de ne pas me formaliser, ça aurait servi à quoi? J'ai continué:
"Mais vous, vous la connaissez bien par contre."
Il a fixé la table. "Oui. Je la connais bien. La p'tite Suzanne." Il a ri. "Tu l'aurais vue petite, avec ses grands yeux; c'est pas compliqué tiens, ses yeux lui mangeaient tout l'visage." Il reprit une gorgée d'alcool. "C'était pas une petite fille, Suzanne, c'était comme un ange."
Une idée me traversa l'esprit: "Elle est à peu près de l'âge de ma mère, non? "
Penac leva ses yeux sur moi: "Suzanne, elle est plus vieille que ta mère, de quelques années." Il leva son verre et le vida d'une traite avant de s'en resservir. "Dis donc mon grand, t'es pas venu pour parler d'ça, hein?"
J'ai secoué la tête et je lui ai montré l'appareil: "je me suis acheté un appareil photo. Je me disais que je pourrais vous tirer le portrait. ça ne vous dérange pas?"
Penac a eu l'air méfiant: "Et pourquoi tu voudrais faire ça, gamin?"
"Je prends des photos de ce que je vois autour de moi, du village, des bois. Alors comme on se voit souvent tous les deux, je me suis dit que ça serait bien de faire une photo de vous. Je dois pas être le premier à vous prendre en photo quand même?"
Le vieux a haussé les épaules en buvant une gorgée de son apéritif. Je sentais qu'il allait finir par être complètement saoul et je me suis souvenu de la dernière fois que je l'avais vu dans cet état. Est-ce que j'étais prêt à entendre ses histoires sordides une nouvelle fois? Finalement, il s'est levé et a dit: "attends, j'vais m'arranger un peu."
Ìl est parti cinq minutes à l'étage, j'entendais ses pas résonner au dessus de ma tête. Quand il est revenu, il avait enfilé un pull gris à coll en V par dessus une chemise blanche et il avait peigné ses cheveux. Ses mèches d'habitude en bataille étaient maintenant arrangées et plaquées sur sa tête avec une raie sur le côté. Il avait plutôt fière allure comme ça, le vieux. Je ne m'attendais pas à ce qu'il se fasse beau pour la photo et je me suis senti tout à coup investi de quelque chose qui dépassait de loin ma première intention. Penac a pris la pose, bien droit sur sa chaise, solennel, et quand j'ai appuyé sur le déclencheur, j'ai eu l'impression d'avoir accompli une action importante. J'ai vérifié la qualité de la photo sur l'écran et j'ai dit, en lui tendant l'appareil:
"Vous êtes superbe sur cette photo, Penac, regardez."
Le vieux a jeté un oeil sur son portrait. Je me suis demandé s'il avait déjà vu un appareil photo numérique et s'il savait qu'on pouvait visionner les photos tout de suite sur l'écran. En tout cas, s'il ne le savait pas, il n'en a rien montré. Il s'est regardé un petit moment puis il a repris son verre: "Ouai. J'suis pas trop mal." et il a bu un peu avant de lancer: "voilà, le vieux Penac est dans la boîte."
J'ai éteint l'appareil et j'ai bu une petite gorgée de mon verre, juste une, pour me donner du courage. Il fallait que je lui reparle de la grange, que je vois si la dernière fois il m'avait mené en bateau ou si c'est moi qui avait mal compris.
"Vous vous souvenez, le soir où on est venu manger chez vous avec Sam?" Je m'étais dit qu'il n'était pas plus mal de lui rafraichir les idées d'abord. Il a plissé les yeux pour montrer qu'il se concentrait. Il devait se demander où je voulais en venir.
"Vous m'avez parlé de la grange."
"mmmh."
"J'y suis allé vous savez, j'ai regardé partout. Elle ne m'a pas semblé hantée cette grange. Il n'y a que de la poussière là dedans."
Penac a bu une nouvelle gorgée. Il allait finir par rouler sous la table.
"Que d'la poussière. Et oui. T'as raison tu sais. D' la poussière et rien d'autre." Il a secoué la tête d'un air désolé. "Mais tu vois gamin, tu devrais chercher sous la poussière." Il avait levé son regard bleu pâle vers moi et me regardait dans les yeux. Je ne voulais pas m'arrêter là, je voulais en savoir plus.
"Pourquoi?"
Le vieux ne répondit pas.
"Admettons que je cherche sous la poussière comme vous dites. Je devrais y trouver quoi?"
"Les fantômes, petit. Ils sont cachés sous la poussière." Son verre était vide, il s'en est resservi un autre et l'a bu cul sec cette fois ci. J'aurai voulu l'interroger d'avantage, mais il a repris la parole, sa voix était à peine audible: "J'suis vieux, tu sais. Et des fois, j'me demande si j'ai pas toujours été vieux, ça fait tellement longtemps que j'me traîne comme ça........... pourtant - il tapa du doigt sur sa tempe - j'ai pas changé là dedans. C'est ça qu'y faut comprendre, tu vois: on est vieux que pour les autres. Parce que dans sa tête on est toujours le même."
Je sentais mon estomac se durcir, j'avais les mains moites. J'ai fouillé du bout des doigts dans la poche de mon jean, discrètement, sous la table. J'avais toujours sur moi une barrette de médoc et là, j'allais devoir en prendre un peu si je voulais pas finir à moitié bouffé par l'angoisse. Penac continuait de parler, les yeux fixés sur son verre, sans se soucier de savoir si je l'écoutais ou pas:
"Je voudrais bien vivre encore quelques années. Ouai. Voir tes gamins." il a ri puis s'est rembruni: "Et le petit de ma Suzanne. Un tout petit petit. Nous les vieux, on aime bien voir des tout p'tios. Ils sont comme nous, tu vois, mais à l'autre bout."Il a levé de nouveau les yeux:" Faut pas faire le con, hein, bonhomme. Faut qu't'aies des gamins. Les gamins, mon p'tit Vassia, c'est ça le truc. Les gamins."
Ses cils se sont collés par paquets autour de ses yeux mouillés, on aurait dit qu'il s'était passé du mascara. Je voyais les efforts qu'il faisait pour pas pleurer et je regardais les reflets de la lampe dans mon verre de vin. J'avais envie de fuir, partir sans un mot et m'enfermer chez moi, au chaud, dans la douce pénombre de ma maison. Au lieu de ça, je suis resté assis sans rien dire, en attendant qu'il relève la tête et qu'il reprenne la parole. ça m'a surpris quand il s'est secoué, j'en ai sursauté sur ma chaise. Je devais déjà être endormi par le quart de médicament que j'avais fait fondre dans ma bouche cinq minutes avant; c'était rapide ce truc.
Penac s'est redressé d'un coup, il a passé les manches de son pull sur ses yeux et il a dit: "Bon, gamin, remontre la moi cette photo."
J'ai rallumé l'appareil. J'avais pensé le lui tendre par dessus de la table mais j'ai préféré me lever et me mettre debout derrière lui. En lui montrant la photo sur l'écran, j'avais les bras passés autour de son cou, je sentais ses cheveux sur mon menton. Ils étaient doux. Il a regardé la photo un petit moment et il a dit: "et les autres, tu m'montres pas les autres?"
J'ai fait défiler les images devant lui, la vue du village depuis la maison, le chemin qui s'enfonce dans les bois, le ciel reflété par les vitres, bleu, avec des nuages, et des détails aussi, parce que j'aimais bien photographier des bouts de ce que je voyais, zoomer, ne prendre parfois que le reflet des choses. Penac regardait sans un mot puis il a dit: "c'est bien p'tit. Elles sont bien belles tes images."
Il faisait nuit noire et son ton était fatigué. J'allais m'en aller. Penac s'est levé et m'a accompagné jusqu'à la porte; il trainait ses pantoufles sur le sol, ses jambes étaient raides. On s'est salué comme on le faisait toujours depuis quelques temps, en se posant la main sur l'épaule. J'aurais peut-être pu rester un peu, parler encore un moment avec lui mais c'est facile de dire ça maintenant. Parce qu'au fond, qu'est-ce que ça aurait changé?
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