Vassia - le roi (43)
Publié le 24 Janvier 2011
Je me suis fait discret, fallait pas qu'il me voit. Je me suis glissé derrière la fenêtre et je l'ai regardé. Il buvait beaucoup, c'était pas très malin, mais parfois les gens font seulement ce qu'ils peuvent et ils peuvent pas grand chose. Je l'ai vu sortir des papiers d'un carton, il avait posé sur la table basse la vieille chaussure du mort et il lui jetait de temps en temps un coup d'œil, la prenait dans ses mains, et la reposait. Il avait poussé les fauteuils et avait dégagé un grand carré sur le sol où il posait les papiers qu'ils sortaient du carton, les photos, les pages de journaux. Ça faisait une grande mosaïque sur le parquet, je la voyais mal de derrière les carreaux, mais j'imaginais ce que ça devait donner. A un moment, Vassia s'est avancé vers la fenêtre, j'ai juste eu le temps de me cacher au coin de la maison; il a appuyé son front contre la vitre et il a mis sa main en visière pour cacher la lumière qui venait du salon et qui l'empêchait de voir dehors. Il a regardé la nuit un moment, son haleine faisait de la buée sur le carreau, et il est retourné à ce qu'il faisait. Je me suis dit que ça serait mieux que j'aille le voir, je savais pas si ça lui ferait du bien mais au moins ça lui changerait les idées.
J'ai frappé doucement à la porte mais je l'ai pas ouverte cette fois, j'ai attendu qu'il vienne. Il a mis un moment à arriver, j'entendais ses pas trainer en s'approchant de la porte. Il a ouvert, il a eu l'air surpris de me voir et il a dit: « tiens, qu'est-ce que tu fais là, bonhomme? Tu devrais pas être en train de manger? » Alors j'ai cherché un truc à dire qui ferait vrai, un truc que dirait un enfant qui frappe à la porte à la tombée de la nuit, j'ai dit: « c'est ma mère, il lui faudrait un litre de lait » et je l'ai suivi à l'intérieur. Pendant qu'il allait à la cuisine me chercher du lait, je suis rentré dans le salon et j'ai regardé sa mosaïque par terre. Quand il est revenu, je lui ai demandé: « c'est quoi, ça? » et il a dit « ça, c'est la vie d'un homme ». J'ai fait celui qui comprenait pas parce que les enfants sont pas sensés comprendre ce genre de choses et il a tenté de m'expliquer mieux: « ce sont les souvenirs d'un vieux monsieur; il me les a donnés, alors je les regarde et j'essaie de comprendre comment était sa vie. Ces papiers tu vois, ils me racontent son histoire. » Alors j'ai montré la chaussure et j'ai dit: « et ça, c'est quoi? » et il a dit: « ben, tu vois, c'est une vieille chaussure. Je sais pas trop ce que je vais en faire. » Alors je lui ai dit: « une vieille chaussure, ça sert à rien, tu devrais la jeter. » Il a souri et il a secoué la tête doucement. Je savais ce qu'il pensait; des choses comme « si seulement c'était aussi simple » ou bien « si tu savais d'où elle vient, cette chaussure » mais il a gardé ses pensées pour lui et j'ai espéré que ma remarque ferait son chemin dans sa tête. Même si ça me brûlait les lèvres, je ne pouvais pas lui dire que je savais bien que c'était la chaussure d'un mort, que j'avais vu Penac aller la chercher au fond de l'abri dans sa cour et la jeter ensuite sur les paires de souliers entassés dans le placard; je l'avais vu faire le tri dans ses affaires, ses papiers, en jeter certains dans la poubelle de la cuisine au milieu des déchets ménagers et empiler les autres sur la table de la cuisine. Ensuite, il avait branché les frigos, les avait nettoyés l'un après l'autre et il y avait mis ses papiers en tas bien ordonnés. Mais ça, je ne pouvais pas le dire à Vassia, pas encore en tout cas, car il ne savait pas que la mort est ma maison et que pour la plupart des gens, je n'existe pas.
Il est sorti de sa rêverie, il m'a tendu la bouteille de lait et il a dit: « tiens, tu donneras ça à ta mère. Tu devrais rentrer maintenant, ils vont se demander ce que tu fais. » Je suis allé jusqu'à la porte, Vassia me suivait pour refermer derrière moi. Quand j'ai été sur le seuil, il a passé sa main dans mes cheveux, c'était une caresse un peu brusque mais c'en était une quand même; il a dit: «allez dépêche toi, tu vas avoir froid »; je me suis retourné pour lui faire un clin d'œil et je suis parti en courant, pas pour rentrer chez moi, mais pour m'évanouir dans la nuit.
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