Long séjour: les jambes d'Irma, les lunettes d'Octave

Publié le 24 Juin 2011

« Hé, Alice! Pssst! »

Je suis allongée sous l'arbre, je regarde le soleil à travers les branches, je plisse les yeux; aucun risque pourtant: les feuilles me cachent la partie la plus chaude des rayons, celle qui pourrait me brûler la rétine. Il fait bon ici, je m'endormirais bien. Mais j'entends des pas qui approchent, quelqu'un qui halète en montant la colline.

« Hé, pssst, Alice, Alice! »

C'est Octave qui arrive, il me voit à peine derrière l'arbre mais il sait que je suis là. Je suis souvent là, à regarder le soleil. Il arrive en courant, il a quelque chose d'urgent à me dire. Ce n'est pas très étonnant, inutile de m'inquiéter: avec Octave, tout est toujours urgent. Il est en haut de la colline maintenant, se plante devant moi, me cachant totalement le soleil. Je me redresse un peu, m'assois devant lui.« Qu'est-ce qui t'arrive encore? Tu es sûr que tu as besoin de monter la colline en courant? »

Il jette d'abord un œil par dessus son épaule, comme si je m'adressais à quelqu'un d'autre, caché derrière lui puis il met un doigt sur sa poitrine en levant les sourcils. « Qui ça, moi? Alors là, tu exagères. Tu préfèrerais peut-être que je ne te tienne pas au courant? »

« Au courant de quoi? Qu'est-ce qui se passe encore? »

« C'est Irma, elle ne peut plus bouger. On a besoin de toi, dépêche toi. »

Et voilà, ça recommence. Il va falloir que je vienne en aide à Irma, la remettre sur pied. Il y en a toujours un qui ne va pas ici. Certains jours même, ils se mettent tous à se détraquer, tous à la fois. Je ne vous dis pas le travail qu'ils me donnent. Nous sommes tous frères et sœurs: Octave, Armand, Etienne, Pierre, Blaise, Irma et moi. Je suis la plus jeune de tous.

Je me lève et suis Octave à travers l'herbe sèche. Il court presque, face au soleil. Je lui ai déjà dit de ne pas trop sortir l'été en milieu de journée: avec les verres de ses lunettes, il risquerait bien de mettre le feu.

Quand on arrive en bas de la colline, je lui demande: « Elle est où ? »

« Dans la cuisine. Viens» Octave marche devant moi, son pantalon est trop court, on voit ses chevilles maigres dépasser en dessous de l'ourlet. En voilà un qui n'est pas lourd. Mais grand par contre, comme tous les frères, et même nous, les deux filles, nous sommes plus grandes que la moyenne. Octave oscille sous le soleil, il entre dans la maison, je le suis dans la cuisine. La pièce est fraiche, plongée dans l'ombre, le soleil dessine un cadre de lumière autour des volets fermés. Irma est au milieu de la pièce, debout mais vacillante, comme si ses semelles étaient collées au sol mais que le vent soufflait sur elle et la faisait tanguer d'avant en arrière.

« Irma? Qu'est-ce qui t'arrive? »

« Je traversais la cuisine, je voulais sortir un peu, prendre le soleil. Et d'un coup, je me suis bloquée. »

« Bon, je vais voir ce que je peux faire » Je m'approche d'elle, lui tâte les mollets, les cuisses; ses muscles sont durs comme du bois, sa peau est froide. Je lui dis: « ça fait mal? »

« Non, c'est juste que je ne peux pas bouger. Mais je n'ai pas mal. Il faudrait quand même que tu fasses vite, parce que je perds un peu l'équilibre. »

Je soulève sa jupe, inspecte ses jambes dans la pénombre et me tourne vers Octave « Tu peux ouvrir un volet s'il te plait? »

Quand le soleil envahit la cuisine, je regarde à nouveau les jambes de ma sœur, cette fois en pleine lumière. Elle a la peau striée de traînées bleues, quelques unes sont plus roses, presque violettes même à certains endroits. Mais ça ne date pas d'aujourd'hui. Je laisse sa jupe redescendre et me relève. Je soupire. Je sens que ça va être coton. Mais je ne dois pas l'alerter, elle est si émotive.

« Bon, je vais voir ce que je peux faire. » Voilà tout ce que je lui dit.

Je sors dans la cour, entre dans l'atelier. Les outils sont tous rangés contre le mur du fond, certains tiennent pendus à des clous, d'autres dans des pots, entassées comme des crayons. Il y a tout un tas de boîtes sur l'établi. Je les inspecte, en vide une ou deux pour voir ce qu'il y a au fond. Il faudra que je range une fois que j'aurai terminé.

Je trouve des tasseaux de bois dans un coin de la pièce, la scie est pendue à une pointe. J'en prends un et le découpe en quatre petits bouts de quelques centimètres dans lesquels je perce des trous à l'aide d'une chignole. Une fois que c'est terminé, j'assemble les bouts deux par deux, en les clouant en croix. Je prends un peu de recul pour regarder mon œuvre. Je prends chacune des croix réalisées dans une main, les cale entre mes doigts et les fais bouger: un peu en avant, en arrière, on se redresse, on plonge à nouveau. Très bien, ça devrait fonctionner. Je prends de la ficelle dans un tiroir et ressors.

Dans la cuisine, Octave est debout derrière Irma, ils se tiennent tous les deux dos à dos, le frère soutenant la sœur pour la soulager un peu. Il m'entend arriver, m'interpelle: « Alice, dépêche toi. On a fait comme on a pu, mais je commence à faiblir. »

« Je n'en ai pas pour longtemps. » Je sors la ficelle de ma poche, prends les ciseaux sur l'évier. Le temps que je mesure la distance des pieds d'Irma à ses mains puis de ses genoux à ses mains, les deux se tiennent toujours dos à dos, Irma a les yeux fermés; l'espace d'une seconde, je me demande même si elle dort.

Je fais passer les bouts de ficelles dans les trous que j'ai creusés dans le bois, je fais des nœuds, teste leur résistance. « C'est bon Irma, ouvre les yeux, c'est prêt. » Je lui montre l'attirail que je lui ai fabriqué. Elle a l'air horrifié, elle dit: « C'est quoi, ça? » Octave essaie de regarder par dessus son épaule.

«Tu ne vois pas? Ce sont des fils. Je vais les attacher à tes chevilles et tes genoux et tu actionneras tes jambes en bougeant les mains. »

« Tu veux dire: comme une marionnette? »

Je souris: « Oui! C'est ça! Comme une marionnette. Tu vois, en plus d'être facile, ça va être très amusant! »

Irma est déçue, elle dit: « J'aurais cru que tu aurais trouvé quelque chose de mieux. Je sais pas moi, tu peux pas débloquer mes jambes plutôt? »

« Irma, je ne peux pas débloquer ce qui est bloqué. Je ne suis pas magicienne, je te rappelle. Je trouve des solutions à vos problèmes, c'est déjà pas mal. Tu pourrais être un peu plus enthousiaste. »

Je me baisse et attache la ficelle autour de ses chevilles puis de ses genoux et lui donne les croisillons en bois. « vas y, essaie.»

Au début, je dois lui tenir les mains et lui montrer les mouvements. Ce n'est pas aussi évident que je l'aurais voulu mais au bout d'un moment, les jambes d'Irma se remettent en marche, actionnées par les ficelles. Elle a l'air moins déçue maintenant, plutôt contente même. Elle bouge ses mains en cadence, avance pas à pas jusqu'à la porte et nous lance: « bon, je vais faire un tour au soleil. »

J'ouvre tous les volets, je la regarde marcher sur le chemin. Octave se met derrière moi, il se penche , je sens son long nez contre mon oreille. Il soupire et murmure: « tu crois qu'elle va s'habituer? »

« Il faudra bien. » C'est tout ce que je trouve à répondre. Puis je le laisse là et vais ranger l'atelier.

Et pendant tout ce temps, il reste là derrière la fenêtre. Je n'ai pas besoin de vérifier, je les connais tous par cœur. Il reste là à regarder Irma faire marcher ses jambes comme elle peut, comme parfois il regarde tomber la pluie, arriver le facteur ou le soleil se lever. En tout cas c'est ce qu'il voudrait nous faire croire. Mais je sais qu'il ne distingue pas plus Irma qu'il ne voit arriver le facteur sur son vélo. Il y a quelques mois, Octave m'a dit qu'il avait la vue qui baissait, ça le déprimait beaucoup, je devais faire quelque chose. J'ai dit: « d'accord, on va voir ça » mais je me demandais bien ce que j'allais pouvoir faire. Je me suis promenée dans la maison, j'ai fouillé dans l'atelier. Finalement je suis allé voir Etienne et Pierre, les jumeaux, et je leur ai demandé le verre de leur montre.

« Impossible » a dit Pierre, elle me vient de papa ».

« C'est vrai, a enchainé Etienne, la mienne aussi. »

J'ai du élever la voix: « Arrêtez tous les deux, aucune de ces montres ne vous vient de Papa. C'est Blaise qui vous les a offertes, ça ne date pas d'hier. D'ailleurs ça fait des années qu'elles ne marchent plus. »

« Octave ne verra pas mieux avec ça » a objecté Pierre.

« ça n'arrangera pas son cas » a dit Etienne.

J'ai répondu: « vous savez bien que ce n'est pas ça qui compte. L'important c'est qu'il y croit. »

Ils m'ont donné les montres et je les ai emmenées dans l'atelier pour en ôter les verres. Elles étaient identiques, comme Etienne et Pierre; ceux-là sont tellement semblables que même moi au bout de tant d'années, je les confonds encore.

J'ai trouvé du fil de fer dans un tiroir, épais, solide. Ça n'a pas été facile de le tordre pour faire l'armature, mais j'y suis arrivée. Au bout d'une heure, j'avais entre les mains une belle paire de lunettes rondes à monture argent. Octave était fou de joie, il m'a serrée dans ses bras maigres, il en avait les larmes aux yeux. Depuis, il ne les quitte jamais, il est un peu dangereux en plein soleil et c'est vrai qu'il ne voit pas mieux, mais il fait comme si et il est heureux. Qu'est-ce qu'on peut bien vouloir de plus?

 


Rédigé par Marie Alster

Publié dans #Long séjour

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L
<br /> <br /> Rien de plus, en effet. Merveilleux texte et merveilleux personnages, merci.<br /> <br /> <br /> (je n'arrive plus du tout à écrire, ni à prendre des photos, ni rien, plus du tout)<br /> <br /> <br /> <br />
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