La nuit des bêtes

Publié le 7 Avril 2013

« Tu l'as tuée ? Elle bouge plus. Merde Farkas, je crois bien que tu l'as tuée !»

« Fais pas chier, Menyet, qu'est-ce que ça peut foutre ? T'étais moins sentimental tout à l'heure. Hey, mais tu vas où ? »

Menyet marcha jusqu'au bout de la rue, sa tête s'agitant sur son grand cou, une fois à gauche, une fois à droite, et derrière lui aussi, on ne sait jamais d'où peut venir le danger. Ses petits yeux noirs scrutèrent la nuit, puis il revint sur ses pas de la même démarche saccadée et s'arrêta près de Farkas. Suant malgré le froid mordant de l'hiver, il essuya ses doigts maigres sur son jean et avala deux fois sa salive avant de pouvoir parler.

« Qu'est-ce qu'on va faire bordel ? »

Farkas répondit sans lever les yeux sur lui, et dans l'air sa salive fit des projections blanches qui se mélangèrent aux flocons de neige avant d'aller s'étaler sur la manche de son blouson.

« Mais on s'en fout j'te dis ! Allez viens là et prends lui sa thune !» Farkas ouvrit le portefeuille qu'il avait trouvé dans le sac à main. « Elle a que ça ? Hey Menyet, elle a pas grand chose, la gamine. » il se mit à rire, et ses lèvres se retroussèrent sur ses dents, montrant deux canines sales et pointues. « c'est con de mourir pour si peu. » Il continua à fouiller dans le sac. « Prends lui son téléphone. Tiens, joyeux anniversaire mon vieux, un iPhone, on aurait pu tomber plus mal. Oh, et puis ça aussi. » Farkas commença à défaire les boucles d'oreilles de la jeune fille couchée à même la neige sur le trottoir. Il repoussa quelques mèches de cheveux châtains, de jolies boucles douces qu'il coinça derrière l'oreille, et se frotta les doigts sur le devant de son blouson pour en essuyer le sang.

« L'or, ça vaut le coup en ce moment. Allez, mets ça dans tes poches! »

Menyet prit les anneaux qu'il rangea machinalement dans son pantalon. Puis il regarda autour de lui pour voir si quelqu'un avait pu l'observer. Il retourna encore une fois au bout de la rue, guetta quelques secondes, et revint vers Farkas.

« T'aurais pas pu faire gaffe ? On va faire quoi maintenant, hein ? »

« Oh, ferme là cinq minutes. D'ailleurs, elle est pas morte la petite. »

Menyet eut comme un hoquet et plia ses longues jambes pour tâter le pouls de la jeune fille. En touchant la peau au creux de son poignet, douce et fine comme la peau d'un enfant, il eut un mouvement de recul et se releva. « T'es sûr ? »

« Ouais. Regarde ! Son souffle fait de la buée. Mais elle est mal en point. Quelle idiote aussi, on a pas idée de se mettre dans un état pareil. Remarque, avec ce que je lui ai mis, elle en a plus pour longtemps. » Il gloussa. « Va falloir s'activer. »

« Ouais, t'as raison, je vais appeler les secours avec son téléphone et nous, on se tire de là vite fait. » Farkas leva ses yeux vers Menyet et son sourire révéla la pointe d'une petite langue rose :

« tu vas rien faire du tout. On va soulever la gamine et l'emmener dans un coin tranquille. »

« quoi ? Mais pourquoi ? Me dis pas que tu vas la laisser crever ? Elle a quoi, dix huit, dix neuf ans ?»

Farkas ne prêta pas attention aux remarques de Menyet. Il s'était baissé vers la jeune fille et la regardait d'un air tendre. Il prit une voix douce: «J'aime bien l'idée que tu t'engourdisses petit à petit dans la nuit. » Il se retourna vers Menyet et sourit de toutes ses dents : « Je suis un peu poète moi, tu savais pas ? Ha ha, je t'avais caché ça. » Il se releva. « Bon allez, aide moi à la mettre dans le coffre. On va emmener Blanche Neige vers son dernier repos.»

Menyet hésita un instant. Puis il se pencha pour attraper la jeune fille par les chevilles. Il avait préféré se mettre à ses pieds. Elle portait des bottes, il n'aurait pas à sentir sa peau ou ses cheveux. Farkas s'était mis de l'autre côté ; il avait mis son sac à main en bandoulière et lui avait déjà passé les mains sous les bras pour soulever ses épaules frêles.

La jeune fille n'eut pas un mouvement. Dans sa poitrine, son cœur battait maintenant plus lentement et le froid commençait à entrer sous ses vêtements. Portée de chaque côté, elle était bercée. Sa tête vint se caler contre les cuisses de Farkas, ses cheveux laissant sur le jean de larges tâches rouge sombre.

 

***

 

Le vieux Viselik riait du bon tour qu'il avait joué au personnel de l'hospice. Cela avait été un jeu d'enfant d'échapper à leur surveillance. Il avait pris le temps d'emmener son manteau en fourrure, celui qu'il gardait depuis tant d'années que par endroit les poils s'étaient en allés et laissaient des zones de peau nue, jaune et rêche. Cela faisait des jours qu'il regardait tomber la neige depuis sa fenêtre, imaginant le bruit qu'elle ferait en se tassant sous ses pas. A la fumée des cheminées, il voyait qu'il faisait très froid. Mais il pouvait le voir aussi à la couleur du ciel, et au ton si particulier de l'air quand il gèle à pierre fendre. Viselik aimait le froid, la neige, les hivers tempétueux qui vous couvrent de glace. Il fallait qu'il aille voir de plus près, qu'il respire le gel à pleins poumons, qu'il s'emplisse de l'hiver.

Une fois dehors, il avait enfilé son manteau sur son pyjama. Plaqué contre la peau de sa poitrine au milieu de ses poils gris, l'émetteur de son alarme pendait au bout d'une chaine. Il ne le sentait plus. Au début, il avait pesté contre ce truc en plastique que sa fille avait acheté. Puis, il l'avait oublié. Comme il avait effacé de sa mémoire le moindre recoin de sa vie. Sa fille avec le reste, et tous ceux auxquels ils tenaient. Le plaisir de marcher dans la neige, voilà ce qu'il se rappelait. Mais c'était plus un instinct qu'un souvenir, et c'était d'autant plus difficile de lui résister.

Il fit un petit bout de chemin au hasard, suivit une rue puis une autre, s'arrêta un moment pour regarder tomber la neige, le nez levé vers des étoiles invisibles, heureux comme un enfant. A ses pieds, ses pantoufles commençaient à prendre l'eau.

Au bout d'un certain temps, il arriva dans les faubourgs de la ville. Un grand boulevard filait sur sa droite, et sur sa gauche, une ruelle semblait mener vers un endroit plus tranquille. Il s'y engagea et marcha jusqu'au moment où le goudron devint de la terre sous ses semelles molles. Il s'arrêta et scruta la nuit. Devant lui passait la voie de chemin de fer. Et au delà, il apercevait des arbres. Qu'est-ce que c'était que cet endroit ? Se pouvait il qu'il y eut un bois si près de la ville ? Il traversa les rails et s'enfonça à travers les arbres nus et les conifères aux branches lourdes, pliées sous le poids des flocons. Il foulait aux pieds des détritus et des sacs plastiques recouverts par la neige et qu'il ne voyait pas. Il butta même contre le cadavre d'un chat, ne regarda pas à ses pieds ce que cela pouvait être, et continua son chemin. Quand il aperçut un bouquet d'arbres au feuillage persistant, ronds et bas comme de grosses boules de neige, il quitta le chemin et s'enfonça sous les branches. Il ferma les yeux et s'immobilisa. Il sentait le piquant des feuilles fatiguées et racornies sur son front, ses joues, il humait l'air de toutes ses forces. Les pieds engourdis et durs dans ses pantoufles, il écarta les bras, paumes levées en l'air. Il naissait de la terre gelée, il était un arbre. S'était-il senti un jour aussi bien ? Il lui semblait que non, que rien n'avait jamais été meilleur que cette sensation d'harmonie et le silence de la neige.

Il resta comme ça longtemps. De temps à autre il bougeait un peu la tête, approchait son nez des feuilles, des branches, et reniflait.

 

***

 

« Regarde comme elle va être bien ici. Un beau linceul de glace, pas vrai Blanche Neige ? » Farkas retroussa une nouvelle fois les lèvres et sourit, « attends, je lui enlève son manteau. Ce sera encore plus rapide.Tu vois, je t'avais bien dit que je connaissais le bout du monde. Il ne vient jamais personne ici, crois moi. »

« Et si on la trouvait quand même ? » Menyet faisait les cent pas sous les arbres, ses yeux roulaient comme de petites pierres noires dans son visage pointu. Farkas le brava du regard. Une mèche de cheveux noirs était sortie de son bonnet et lui barrait un œil :

« Faut savoir prendre des risques. Si on la trouve, il y aura mes empreintes sur elle. Vu comme elle s'est défendue, il doit y avoir de ma peau sous ses ongles. J'ai la joue qui me brûle, là, vers l'oreille – Farkas tourna le visage, de sorte que Menyet puisse voir sa cicatrice – je suis sûr qu'elle m'a griffé. Alors, si on la trouve, je plonge. Et toi tu plonges avec moi. » Il éclata de rire comme un chien qui aboie. « Qui voulait de la thune pour faire la teuf? Hein ? Qui m'a montré cette gamine qui marchait dans la rue ? Allons Menyet, il faut savoir vivre dangereusement. On se casse et on la laisse crever là. La neige aura vite fait de la recouvrir de toute façon, et nos traces aussi, on est pas près de la retrouver. Il va neiger encore pendant des semaines. Et au printemps, Blanche Neige émergera à l'air libre, morte et pas belle à voir. On trouvera plus la trace de rien. Allez, on bouge !»

Il se leva et détala sous les arbres. Derrière lui, Menyet se mit lui aussi à courir, regardant sans cesse autour d'eux si on était pas sur leur piste.

La jeune fille reposait sur son matelas de neige. Sa chevelure s’étalait autour d'elle et un peu de sang avait séché sous son nez. Les flocons qui tombaient sur elle la mouchetaient de blanc. Dans sa poitrine, son cœur battait toujours, mais tout doucement.

 

***

 

Viselik les avait entendues. Une voix rauque d'abord, et une autre ensuite, plus aiguë, stridente. Qui cela pouvait-il bien être ? Il avait écarté une branche et inspecté la nuit. On ne risquait pas de l'entendre, la neige étouffait tous les bruits. Il les vit un peu plus loin, près d'un gros arbre. Il y en avait un accroupi près de quelque chose. Et un autre, debout. Celui-ci était long et maigre, et sa tête faisait comme une quille posée sur son grand cou. Tous les deux vêtus de noir dans la nuit blanche, ils avaient l'air de bêtes aux yeux de Viselik.

Il les regarda s'affairer, vit le premier lever un manteau en l'air et le plier contre son torse. Il l'entendit rire et les deux s'en allèrent en courant.

Le vieux attendit un peu, respirant à peine, immobile, toujours, sous les branches des arbres. Puis il se courba et sortit de son abri, marcha lentement vers la forme sombre couchée sur le sol.

En arrivant près de la jeune fille, il s'agenouilla et l'observa d'abord quelques minutes. La connaissait-il ? Il ne savait pas. Il tendit la main et caressa ses boucles soyeuses. Lorsque ses doigts rencontrèrent la masse visqueuse de son sang, il les leva devant ses yeux puis les porta à sa bouche. Ça n'avait pas le goût auquel il s'attendait. C'était un peu amer, avec une saveur métallique. Quelque chose lui dit que ce n'était pas très bon signe. La jeune fille reposait à même le sol et son pull semblait bien fin pour une nuit pareille. Il pensa à l'infirmière qui passait le soir, à la façon dont elle relevait la couverture pour le protéger du froid. Il ôta son manteau de fourrure et le posa délicatement sur le corps de la jeune fille, le remontant jusqu'en haut de son cou, lui en couvrant les pieds. Une chance qu'il fut si grand , se dit-il.Puis il s'assit sur le sol près d'elle et s'allongea par terre. Il se recroquevilla pour sentir le froid le moins possible et ramena ses bras contre sa poitrine. Il ferma les yeux, il se sentait bien. La neige fondait en touchant son visage, mais elle restait intacte sur son pyjama. Il ne sentait déjà plus grand chose, que les racines de l'arbre sous la peau de son dos. Puis il ne les sentit plus. Il ouvrit les yeux, caressa du regard le visage de la jeune fille immobile, et ferma les paupières. Que pouvait-il bien faire de mieux que se laisser aller et s'endormir ? Un instant, il repensa aux deux formes noires qu'il avait aperçues. Il les imagina accroupies près de lui, le mordant à tour de rôle, lui arrachant des bouts de chair de leurs dents sales. Il chassa cette pensée et se concentra sur le silence blanc de l'hiver. Il ne se sentit pas s'endormir, pas plus qu'il ne sentit ses bras se crisper quand son pouls s'arrêta, appuyant sur le bouton de l'alarme qu'il avait toujours autour du cou. À côté de lui, la respiration de la jeune fille faisait toujours de la buée dans la nuit, mais si peu. Chaque souffle était espacé de plusieurs secondes au gré du rythme de son cœur. Un battement... Un autre... Papoum.......................................Papoum............................................................Papoum...................................................

 

***

 

J'ai tout vu, tout entendu. Ils m'ont frappée, m'ont tout pris. Ils ont même enlevé mes boucles d'oreille. Puis ils m'ont transportée dans leur voiture et m'ont amenée ici, posée par terre dans la neige. Et ils ont ri. Les monstres. Après, il y a eu un long silence, et des pas traînants sur le sol, étouffés mais bien réels. Je l'ai senti approcher. Qui cela pouvait-il bien être? Il marmonnait, ça faisait comme des grognements. Il a touché mon visage, j'ai senti ses ongles caresser ma peau. Je n'avais pas peur. Il a posé quelque chose sur moi, peut-être une couverture, c'était chaud, ça m'enveloppait tout entière. Je crois qu'il est resté près de moi. J'ai senti sa présence en tout cas, qui veillait sur moi. On est resté un long moment tous les deux sous la neige. Les flocons ne fondaient plus sur mon visage, ça aurait du me chatouiller, mais je ne les sentais pas.

 

Les sirènes ont hurlé dans la nuit. Il y a eu des voix, plusieurs, des souffles courts, des mains sur moi. On m'a déplacée, emportée. Petit à petit, le froid a disparu, mon corps aussi s'est empli de quelque chose de chaud. La lumière est arrivée. Quand j'ai ouvert les yeux, un immense manteau de fourrure était posé sur un fauteuil à côté de mon lit. J'ai tout raconté, donné les moindres détails. J'ai décris leur visage, leur voix, ce qu'ils portaient. Ils ne tarderont pas à les retrouver.

 

Le vieil homme est mort, paraît-il, couché près de moi sous la neige. C'est ce qu'on m'a dit. Mais je n'en suis pas si sûre. Souvent, je le sens. Et au moment où les lumières s'éteignent, quand plus personne n'est là pour me voir, je prends le vieux manteau, je m'en enveloppe tout entière. Alors, je n'entends plus d'éclats de rire sauvages dans la nuit. Je n'ai plus peur de m'endormir.

 

 

 

Rédigé par Marie Alster

Publié dans #Le Blog

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L
<br /> C'est magnifique, Marie.<br />
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M
<br /> <br /> Merci Mère Castor, ça me fait d'autant plus plaisir que j'ai beaucoup aimé écrire cette histoire. As-tu reconnu les animaux qui se cachent derrière chaque personnage?<br /> <br /> <br /> <br />