Dernière affaire - prologue
Publié le 23 Septembre 2011
Ses pas ne faisaient aucun bruit sur les pavés, il avait une démarche tranquille et souple en traversant la ville, et au milieu de la nuit, emmitouflé dans ses vêtements sombres, on ne le voyait guère plus qu'on ne l'entendait. Le garçon avait un peu moins de vingt ans. Il étudiait la géologie à l'université; il voulait devenir vulcanologue. Petit, il imaginait le réveil des volcans d'Auvergne, se rêvait en Haroun Tazieff. Il venait de quitter des amis après le cinéma, avait décliné leur invitation à prendre un verre dans un bar du centre: il ne devait pas trop tarder, demain il devrait aider son père au restaurant. Les préparatifs du réveillon s'annonçaient plus difficiles cette année, ce seraient les premiers qu'ils feraient tous les deux. Ils allaient devoir mettre les bouchées doubles, s'assurer des dernières commandes, prévoir les livraisons, décorer les murs et les plafonds, prendre quelques réservations de dernière minute. Cette fois là, ils ouvriraient une salle supplémentaire, celle qu'ils réservaient d'habitude à la période estivale. Ce ne serait pas une fête comme les autres: cette fois, on ne ferait pas qu'enterrer les douze mois passés, manger et boire en espérant que les temps à venir seraient meilleurs. On était à quelques jours de l'an 2000, une perspective porteuse de beaucoup d'excitation et d'une vague inquiétude.
Le soir de Noël, l'ouragan Lothar avait balayé le nord de la France, laissant derrière lui un paysage de désolation.
Il avait pris un raccourci à travers les ruelles des vieux quartiers, longeait les façades de pierre noire si sombres dans la nuit. Puis il avait débouché sur la place où se dressait la fontaine. Il aimait bien passer par là, s'arrêter un moment pour entendre les jets d'eau couler dans la quiétude du soir, et descendre de l'autre côté de la ville par les escaliers qui plongeaient sur le boulevard circulaire.
C'est en tout cas ce que les enquêteurs s'imagineraient ensuite quand ils penseraient à lui, quand l'un d'eux se pencherait sur son cadavre en se demandant ce qui l'avait amené là. Mais l'autopsie de son corps ne leur révèlerait rien des réflexions qu'il s'était faites en marchant dans les rues. Le médecin légiste qui l'examinerait le lendemain ne pourrait que dénombrer les coups de couteau qui l'avaient traversé, 29 en tout, tous dans le dos, entre la partie charnue des fesses et la zone douce et fragile du cou. Il différencierait ceux qui l'avaient atteint en premier de ceux qui l'avaient tué. Il saurait que les autres avaient été donnés ensuite, une fois le jeune homme tombé, les yeux encore ouverts, la lame s'enfonçant pour rien dans la chaire morte.
La fontaine avait continué de couler alors qu'il mourait. Sans doute y avait-il eu aussi quelque part dans la nuit une moto qui avait démarré un peu trop vite, des rires ou des cris derrière une fenêtre qu'on entrouvre quelques minutes malgré le froid, le temps d'évacuer la fumée des cigarettes; et au creux de son oreille, le ronron du chauffage qui montait du parking souterrain, juste en dessous. L'avait-il entendu? Les bruits de sa mort - la lame qui déchire l'étoffe du blouson, du pull, qui ouvre la chair, le sang qui dans la gorge fait un gargouillis – s'étaient mêlés à ceux de la vie des autres, de la ville.
Et ce n'était pas fini, ça allait revenir. Le vent attendait encore, tapi au large des côtes.
Ils ne sauraient jamais d'où avait surgi l'assassin, ils ne trouveraient aucun témoin pour le leur raconter. Le tueur non plus ne leur serait d'aucun secours: une fois le dernier coup donné, il avait plongé par dessus le parapet qui séparait la petite place du boulevard, douze mètres plus bas. Son corps s'était écrasé sur le trottoir, le choc lui avait brisé les os et les dents, fait éclater les organes internes et libéré un œil de son orbite. L'homme qui l'avait trouvé là s'en souviendrait longtemps; il était sorti prendre l'air parce qu'il n'arrivait pas à trouver le sommeil et s'était dit qu'un peu de marche dans la nuit froide lui ferait plus de bien qu'un somnifère. Il n'était pas prêt de s'endormir tranquille, pas sans revoir le visage fracassé de celui qu'il avait trouvé par terre, son sang s'étalant en flaque autour de lui, sombre mais scintillant presque sous la lumière des réverbères, et fumant un peu au contact de l'air. Il avait regardé le sang couler, s'était dit que cela allait plus vite qu'il ne l'aurait imaginé. Il avait pensé à la marée montante, rapide comme un cheval au galop; puis il avait chassé cette idée saugrenue et avait appelé les secours.
Le lendemain vers 16 heures, l'ouragan Martin entrerait sur les terres françaises par la porte sud de la Bretagne et gagnerait en force en avançant dans les terres.
Rien ne relierait jamais le tueur au jeune homme silencieux qui aimait les volcans. C'était un crime gratuit, un geste de folie, de sauvagerie pure. Est-ce que ça aurait dû les alerter? Est-ce que les tempêtes, comme les orages, modifient l'atmosphère avant de se déchaîner?
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