Vassia - le roi (47 et 48)

Publié le 25 Février 2011

Suzanne avait tout fait comme je m'y attendais. Une théière ancienne et des petits fours, des tuiles dorées avec des amandes. Sauf qu'elles les avaient pas achetées quelque part, elle les avait faites elle-même dans l'après-midi et j'imaginais ses mains tordues en train de faire la pâte, puis donner aux gâteaux leur courbe délicate. J'étais arrivé pile à l'heure et elle avait eu l'air surpris, elle avait sans doute cru que je serais un peu en retard. Je fais toujours cet effet là.

 

Je m'étais dépêché pour venir, j'avais posé l'après-midi et j'étais allé voir des voitures après le repas. Mais j'avais pas trouvé mon bonheur. Le gars pour le corbillard était venu la veille, j'avais revu mon jugement sur lui dès que je lui avais serré la main. Ce type là n'était pas un crétin, il avait l'air un peu foutraque mais on sentait tout de suite que c'était un gars bien. Et puis c'était pas le genre à vous poser des questions sur la dernière vidange et le double des factures. Il avait fait le tour du truc, avait voulu ouvrir les portes à l'arrière et m'avait posé des questions sur le caisson réfrigéré. Puis il s'était assis au volant. Je lui ai dit qu'on pouvait faire un tour et je me suis mis du côté passager. On est montés jusqu'au cimetière puis sur la petite route que je prends pour aller au boulot et puis on a fait demi tour. Quand on est rentrés, je lui ai fait un café et on a discuté un peu assis au salon. Il était très content, la vente était conclue, il viendrait chercher le corbillard dès que j'aurais une autre voiture. Je lui ai promis de me dépêcher et il m'a fait confiance. Il m'a posé des questions sur mon boulot, ça le faisait un peu rêver, le contact avec la nature, la préservation, tout ça. J'étais soulagé, j'allais pouvoir m'acheter une voiture sympa, un truc un peu marrant et assez récent, une belle occasion. Je voulais aussi que ce soit assez grand, parce qu'à force d'être amoureux et de faire l'amour n'importe où, il allait peut-être se passer un truc un jour. Est-ce que Sarah prenait la pilule? Je m'étais jamais posé la question à vrai dire et on avait jamais parlé de ça.

 

Suzanne est revenue de la cuisine avec le sucre et le lait et elle a fait couler le thé dans ma tasse. Ça sentait la cannelle, on aurait dit du vin chaud. Suzanne a dit: « C'est un thé noir aux épices, je ne vous ai pas donné le choix. C'était le préféré de Madeleine, j'ai pensé que vous voudriez le goûter. On ne le trouve pas par ici, je le rapporte de Russie. J'y ai vécu longtemps avec mon mari et ma fille. Elle est toujours là-bas vous savez. Ma fille je veux dire. C'est ce qui me permet d'y retourner de temps en temps. Mon mari est mort il y a quelques années, alors je suis revenue vivre ici une partie de l'année. Mais un peu de moi est toujours là-bas. Je ne le quitte jamais vraiment.» J'ai pris une gorgée de thé, il était très chaud mais pas assez pour qu'on s'y brûle les lèvres, seulement assez chaud pour que s'en dégagent tous les arômes. J'ai dit: « Vous en parliez avec elle? Avec ma mère? Vous parliez de la Russie? » Elle a souri: « Oui, bien sûr, Madeleine ne voulait même parler que de ça. Pourtant, j'avais vu beaucoup d'autres coins du monde, j'ai beaucoup voyagé dans ma vie: la Chine, le Japon, l'Inde, l'Iran, j'aurais pu lui raconter tellement de choses sur ces autres pays. Mais c'était toujours de la Russie dont elle voulait parler. Elle a toujours été attirée par ce pays, allez savoir pourquoi. Quand nous étions gamines, quatorze ou quinze ans je dirais, nous avions feuilleté un livre sur la Russie, je ne sais plus où nous avions trouvé ça. Je me souviens que ce livre était plein de photos comme on en voit souvent: les étendues de neige, les traineaux, la Taïga. Ce n'était pas le genre de livre où on vous parlait du régime communiste ou des camps de travail, de la terre polluée. Madeleine avait été très frappée par ces photos, elle ne parlait que d'aller là bas. A l'époque, je lui disais que ça ne devait pas être toujours aussi beau, qu'il devait y faire très froid. » Elle a haussé les épaules et elle a continué: « J'ai toujours eu ce côté un peu trop raisonnable, elle me traitait parfois de rabat-joie. Ma fille aussi me le dit, il doit bien y avoir du vrai, il n'y a pas de fumée sans feu, c'est ce qu'on dit, n'est-ce pas? » Elle a souri avant de reprendre: « Et finalement, vous voyez, c'est moi qui y suis allée. Nous nous sommes perdues de vue pendant quelques années, j'ai donné des nouvelles après mon départ et puis, vous savez ce que c'est, on pense à envoyer un faire-part de naissance et on est pris par la vie. Elle m'a envoyé une lettre quand vous êtes né, quelques mois après, elle me parlait de vous, elle était si heureuse de vous avoir. Je suppose qu'ensuite, elle a fait comme moi, elle vous a regardé grandir et ça lui a pris tout son temps. Mais de tout ça il est resté votre prénom. Vassili. Le roi.» Quand Suzanne parlait, il me revenait des images lointaines et j'arrivais pas à dire grand chose. Et je buvais le thé que ma mère avait bu avant moi.

 

Suzanne était revenue vivre en partie ici quelques temps avant que ma mère tombe malade. Elle l'avait cherchée dans l'annuaire et l'avait appelée. Elle s'était vues ensuite, avaient bu du thé et parlé de leurs vies. Mais ma mère n'avait jamais voulu remonter au delà de ma naissance, discuter de ce qui s'était passé avant, évoquer leur enfance. Suzanne a dit ce jour là: « c'était comme s'il y avait eu un mur de béton entre sa vie avec vous et sa vie avant, elle ne le franchissait que rarement, pour parler de son père par exemple, ça elle aimait bien, elle en parlait avec beaucoup de tendresse. Sinon, elle restait toujours de ce côté ci de sa vie, elle laissait tout le reste derrière le mur, au delà des barbelés. »

 

Au moment où je finissais mon thé, Suzanne s'est levée et elle m'a dit: « venez, Vassia, je vais vous montrer le coin préféré de votre mère. » Il y avait sur tout un pan de mur du salon une double porte en bois, elle l'a ouverte, a allumé une lumière et je l'ai suivie à l'intérieur. C'était un jardin d'hiver, un vrai jardin d'hiver avec une verrière ancienne qui donnait sur l'extérieur, des plantes un peu partout et des fauteuils en osier. A gauche en entrant, le mur était couvert de livres du sol au plafond. Suzanne m'a laissé entrer puis le téléphone a sonné quelque part dans la maison et elle a dit: « restez là si vous voulez, je reviens tout de suite. » Elle a bougé les boutons du radiateur et elle est sortie. J'ai regardé les arbres du jardin, on les distinguait mal dans la nuit. Puis je suis allé m'asseoir dans l'un des fauteuils, en me frayant un chemin à travers les plantes. La chaleur du radiateur commençait à se sentir, faut dire que ça devait pas pas être facile à chauffer ce truc là, mais ça aurait été dommage de perdre cette vieille verrière, ces vitres pas toujours droites et ces points de rouilles. Faut pas croire que ça avait l'air luxueux, c'était assez mité quand on y regardait de près: les fauteuils d'osier avaient des trous et le radiateur était un vieux truc électrique. Mais je m'imaginais bien feuilleter un livre ici; avec un thé bien chaud et une couverture, et s'il neigeait dehors ce serait encore mieux; je m'endormirais alors, roulé en boule comme un chat, je serais comme un enfant dans un ventre rond et chaud.

 

- 48 -

 

Je ne sais pas ce qui m'a réveillé mais quand j'ai ouvert les yeux, Suzanne était assise dans l'autre fauteuil en face de moi. Elle tenait un livre sur ses genoux et avait enfilé des lunettes. Je me suis redressé d'un coup, je me sentais vraiment piteux, affalé comme une loque dans son joli jardin d'hiver, dépassant de partout du fauteuil, j'avais l'air de quoi? Je me suis raclé la gorge et j'ai dit: « j'ai dormi longtemps? » Suzanne a répondu: « ne vous inquiétez pas pour ça, c'était ma fille au téléphone, nous avons discuté. Je viens juste de m'asseoir. » Comme je regardais son livre, elle a continué: « Je voudrais vous lire quelques lignes de ce livre. Juste un peu et je vous laisserai partir, je vois que vous avez besoin de dormir. » et puis elle a ri. Son rire sonnait comme les clochettes des 45 tours de mon enfance, ceux qui accompagnaient les livres de contes. On entendait tinter de petites cloches quand il était temps de tourner la page. Le rire de Suzanne était comme ça. Elle m'a montré la couverture du livre mais je ne voyais rien de là où j'étais. Elle a continué: «C'est un livre en russe, un recueil de poème. Ces textes n'ont encore jamais été traduits en français. Peut-être le seront-ils un jour car leur auteur vit toujours. Elle s'appelle Olga Lipovskaya. C'est une poète féministe russe.» Elle me parlait maintenant très lentement pour que je comprenne bien tout ce qu'elle avait à me dire et je savais en l'écoutant qu'elle ne m'avait fait venir que pour ça. Elle a continué: « Un jour, votre mère a voulu que je lui lise un texte en russe et j'ai pris ce livre là. Je l'avais acheté l'été d'avant, au moment de revenir vivre ici. J'avais fait des réserves de livres, des choses courtes, des poèmes, des nouvelles, pour ne pas perdre ce que j'avais appris de la langue. Votre mère était assise là où je suis aujourd'hui et c'est moi qui étais à votre place. Je lui ai lu tout un poème et elle m'a écoutée en silence. Puis elle a voulu que je lui en lise d'autres, elle trouvait ça tellement extraordinaire. Je lui ai lu un peu de ce livre à chaque fois qu'elle est venue, et toujours elle écoutait sans rien dire. J'ai proposé de lui traduire les poèmes mais elle n'a jamais voulu. Je crois que seule comptait pour elle la musique que faisaient les mots. Je vais vous en lire un peu. » Suzanne s'est mise à lire et j'imaginais ma mère assise là. Je la voyais d'ici, ses cheveux noués et le grain de beauté sur son front, écoutant son amie lui lire des textes en russe comme d'autres écoutent des airs qu'on joue à la guitare. Jusqu'au bout Suzanne lui avait lu ce livre là, à l'hôpital aussi, car elle lui avait rendu visite et je ne le savais pas. Olga Lipovskaya n'était donc pas qu'un rêve inventé par ma mère, un fantôme enterré avec elle sous une dalle de pierre, c'était la musique qui avait accompagné sa marche jusqu'à la mort.

 

En partant, je me suis retourné pour faire signe à Suzanne; elle était derrière la fenêtre mais elle ne me regardait pas; elle était tournée sur le côté et fixait quelque chose un peu plus loin dans la pièce. A cette distance et sous la lumière tamisée de sa lampe, ses traits paraissaient plus doux et plus lisses, et son regard avait un je-ne-sais-quoi d'un peu triste. Je l'ai fixée quelques secondes et le temps d'un battement de cils, ses cheveux sont devenus plus longs, de beaux cheveux châtains retenus en chignon où j'ai vu se poser de toutes petites fleurs blanches. Si Suzanne ne pouvait être la femme de la photo trouvée chez Penac, sa mère, elle, avait sans doute été cette femme là. Cette femme qui s'éclipsait les soirs où Penac venait parler avec son mari. Mais la vision a vite disparu, Suzanne se retournait déjà et me faisait un signe de derrière sa fenêtre.

 


Rédigé par Marie Alster

Publié dans #Vassia - le roi

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L
<br /> <br /> Le jardin d'hiver désuet et la poésie, merci.<br /> <br /> <br /> <br />
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M
<br /> <br /> Je rêve d'un jardin d'hiver comme celui-ci - et si en plus, il y a une Suzanne dedans qui me lit des textes en russe... (mais j'aimerais aussi l'entendre parler du Japon)<br /> <br /> <br /> <br />
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S
<br /> <br /> ah merveilleux.<br /> <br /> <br /> <br />
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R
<br /> <br /> Sublime.<br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Merci beaucoup pour ces nouveaux chapitres, tu as beaucoup travaillé, ma chère ! Je m'imaginais que Suzanne allait faire des révélations brûlantes à Vassia, mais non, la Maman aura gardé son<br /> secret jusqu'au bout... Jolie évocation de l'univers de cette Dame âgée, de son jardin d'hiver, de la douceur de ses vieux jours empreints de poésie... Bises, à bientôt...<br /> <br /> <br /> <br />
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