Le jeu de Madame Alfred 16
Publié le 9 Septembre 2009
ou Les aventures du Grand Oracle au chevet du monde, épisode 16
Il était une fois, dans un pays simple et tranquille, un village qu'on appelait L'Echo. Construit à l'entrée
d'une vallée profonde, chaque son y résonnait, ricochant d'un versant à l'autre des montagnes. On disait qu'à L'Echo, le cerveau des gens était plus lent qu'ailleurs car
ils avaient pris l'habitude d'entendre chaque son plusieurs fois et ils ne faisaient pas l'effort de bien écouter du premier coup. Pour les nouveaux venus, touristes égarés ou fonctionnaires malchanceux, le séjour à L'Echo était souvent insupportable, au moins les premiers jours. Ils se couchaient la tête encore résonnante, les oreilles bouchées par des boules de cire ou de
coton et il arrivait même qu'ils y perdent un tympan. Quant aux animaux migrateurs, ils ne
restaient jamais bien longtemps à L'Echo et rares étaient ceux qui y revenaient deux fois. Pourtant, avec le temps, on s'habituait à cette résonnance et on prenaient finalement plaisir à s'entendre répéter les choses. Et puis il y avait
quelque chose de très joli à L'Echo, plus joli encore que partout ailleurs: c'était la musique. Car la musique y était composée en fonction de cette situation particulière et les concerts au
kiosque ou les défilés de la fanfare étaient un ravissement. Je ne vous parle même pas des mots d'amour qui, aussitôt prononcés, étaient répétés encore et encore...
Aussi, lorsqu'un jour la vallée ne renvoya plus que le silence, la vie sembla bien terne aux habitants du village. Ils crurent d'abord que le son allait revenir, l'attendant après chaque phrase. Mais le son ne revint pas. On envoya les plus braves du village pour sonder la vallée. Mais la vallée ne répondit pas. Alors, les gens cessèrent totalement de parler et ce fut le début d'une bien triste période dans les rues de L'Echo, si triste qu'en désespoir de cause, le maire finit par faire appel au Grand Oracle.
La lettre que reçut le Grand Oracle le priait poliment de bien vouloir se rendre au village, au lieu-dit "le clos" où il pourrait trouver la mairie. Il réfléchit un instant et se dit qu'il avait si peu de choses en vue ces jours-ci qu'un saut dans ce pays tranquille lui ferait le plus grand bien. Et puis il avait envie d'air pur et de grands espaces, cette mission arrivait à point nommé. "Allez hop, direction "Le Clos" à L'Echo!" se dit-il à voix haute. Il était si content de ce bon sort qu'il en riait tout seul en se frottant les mains.
Le Grand Oracle atteint vite sa destination, trop vite même à son goût, lui qui tout le chemin avait admiré les troupeaux dans les champs et les cimes enneigées.
Mais passée la pancarte du village, il fut ramené à une réalité moins douce: les habitants de L'Echo mettaient tous leurs espoirs dans ses formules et il ne devait pas les décevoir.
Il se mit debout devant eux, les mains levées pour leur imposer le silence et ferma les yeux pendant un long moment. Lorsqu'il les rouvrit, les villageois n'avaient pas bougé et ils le regardaient tous avec de grands yeux, la bouche entrouverte; sans doute n'avaient-ils pas levé un cil pendant tout ce temps de peur de briser le charme. Alors le Grand Oracle prit une voix douce et leur dit: "Chers amis de L'Echo, voici ce que nous allons faire: vous allez m'apporter un bouquet de fleurs fraîches et un moulin à poivre. Qu'on m'amène également un miroir et une chaise à porteurs."
Lorsqu'il eut tous ces éléments en sa possession, il s'installa face au miroir et commença à fleurir sa barbe. Il bascula la tête en arrière et se mit quelques grains de poivre dans chaque oeil puis il s'assit sur la chaise à porteurs et frappa dans ses mains. "Et maintenant, qu'on m'emporte tout au fond de la vallée!" Deux hommes s'approchèrent alors, soulevèrent le Grand Oracle et prirent la direction des montagnes... Tout au long du chemin, les yeux du Grand Oracle pleurèrent abondamment et les fleurs dans sa barbe volèrent dans le vent.
Lorsqu'ils furent arrivés, le Grand Oracle descendit de sa chaise, posa ses deux mains sur le flanc de la montagne et approcha sa bouche de la pierre. Il se mit alors à parler à voix basse pendant un long moment puis recula de quelques pas et attendit un peu. Au bout de quelques minutes, il cria: "Hééééé hoooooo! Hééééé hoooooo!" Alors la montagne gronda, grogna puis se tut. Le Grand Oracle revint lui parler et comme la première fois, se recula puis poussa le même cri. Cette fois, la montagne répondit d'une voix fluette et moqueuse : "Ni chat ni rat, la pie dit ça". Le Grand Oracle leva les yeux au ciel et revint poser sa bouche tout contre le rocher. Il se lança de nouveau dans un long monologue et les deux porteurs du village le virent passer doucement ses mains sur la pierre; pas de doute: le Grand Oracle caressait la montagne et lui murmurait des choses à l'oreille. Au bout d'un moment, il se recula mais ne cria pas. Il se mit à parler, d'une voix qu'il avait adoucie: "M'entends-tu?"...
"M'entends-tu? M'entends-tu? M'entends-tu?" répondit la montagne.
De retour au village, le Grand Oracle fut accueilli en héros. Et quand il prit congé des habitants de L'Echo, il entendit longtemps leurs adieux sur le chemin, si longtemps qu'il ne savait plus qui des hommes ou de la vallée lui disaient au revoir...
Aussi, lorsqu'un jour la vallée ne renvoya plus que le silence, la vie sembla bien terne aux habitants du village. Ils crurent d'abord que le son allait revenir, l'attendant après chaque phrase. Mais le son ne revint pas. On envoya les plus braves du village pour sonder la vallée. Mais la vallée ne répondit pas. Alors, les gens cessèrent totalement de parler et ce fut le début d'une bien triste période dans les rues de L'Echo, si triste qu'en désespoir de cause, le maire finit par faire appel au Grand Oracle.
La lettre que reçut le Grand Oracle le priait poliment de bien vouloir se rendre au village, au lieu-dit "le clos" où il pourrait trouver la mairie. Il réfléchit un instant et se dit qu'il avait si peu de choses en vue ces jours-ci qu'un saut dans ce pays tranquille lui ferait le plus grand bien. Et puis il avait envie d'air pur et de grands espaces, cette mission arrivait à point nommé. "Allez hop, direction "Le Clos" à L'Echo!" se dit-il à voix haute. Il était si content de ce bon sort qu'il en riait tout seul en se frottant les mains.
Le Grand Oracle atteint vite sa destination, trop vite même à son goût, lui qui tout le chemin avait admiré les troupeaux dans les champs et les cimes enneigées.
Mais passée la pancarte du village, il fut ramené à une réalité moins douce: les habitants de L'Echo mettaient tous leurs espoirs dans ses formules et il ne devait pas les décevoir.
Il se mit debout devant eux, les mains levées pour leur imposer le silence et ferma les yeux pendant un long moment. Lorsqu'il les rouvrit, les villageois n'avaient pas bougé et ils le regardaient tous avec de grands yeux, la bouche entrouverte; sans doute n'avaient-ils pas levé un cil pendant tout ce temps de peur de briser le charme. Alors le Grand Oracle prit une voix douce et leur dit: "Chers amis de L'Echo, voici ce que nous allons faire: vous allez m'apporter un bouquet de fleurs fraîches et un moulin à poivre. Qu'on m'amène également un miroir et une chaise à porteurs."
Lorsqu'il eut tous ces éléments en sa possession, il s'installa face au miroir et commença à fleurir sa barbe. Il bascula la tête en arrière et se mit quelques grains de poivre dans chaque oeil puis il s'assit sur la chaise à porteurs et frappa dans ses mains. "Et maintenant, qu'on m'emporte tout au fond de la vallée!" Deux hommes s'approchèrent alors, soulevèrent le Grand Oracle et prirent la direction des montagnes... Tout au long du chemin, les yeux du Grand Oracle pleurèrent abondamment et les fleurs dans sa barbe volèrent dans le vent.
Lorsqu'ils furent arrivés, le Grand Oracle descendit de sa chaise, posa ses deux mains sur le flanc de la montagne et approcha sa bouche de la pierre. Il se mit alors à parler à voix basse pendant un long moment puis recula de quelques pas et attendit un peu. Au bout de quelques minutes, il cria: "Hééééé hoooooo! Hééééé hoooooo!" Alors la montagne gronda, grogna puis se tut. Le Grand Oracle revint lui parler et comme la première fois, se recula puis poussa le même cri. Cette fois, la montagne répondit d'une voix fluette et moqueuse : "Ni chat ni rat, la pie dit ça". Le Grand Oracle leva les yeux au ciel et revint poser sa bouche tout contre le rocher. Il se lança de nouveau dans un long monologue et les deux porteurs du village le virent passer doucement ses mains sur la pierre; pas de doute: le Grand Oracle caressait la montagne et lui murmurait des choses à l'oreille. Au bout d'un moment, il se recula mais ne cria pas. Il se mit à parler, d'une voix qu'il avait adoucie: "M'entends-tu?"...
"M'entends-tu? M'entends-tu? M'entends-tu?" répondit la montagne.
De retour au village, le Grand Oracle fut accueilli en héros. Et quand il prit congé des habitants de L'Echo, il entendit longtemps leurs adieux sur le chemin, si longtemps qu'il ne savait plus qui des hommes ou de la vallée lui disaient au revoir...
Et des contraintes en rose:
le clos à l'Echo
le clos à l'Echo
un moulin à poivre
'Ni chat, ni rat, la pie dit ça.'
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