Le jeu de Madame Alfred 11
Publié le 22 Juillet 2009
ou Les aventures du Grand oracle au chevet du monde, épisode 11
L'émissaire qui vint frapper à la porte du Grand Oracle cette fois-ci n'y alla pas par quatre chemins. Dans son beau village du bord de mer, les enfants mouraient un à
un. On craignait un retour du choléra. Les mères se jetaient du haut des falaises et les hommes se noyaient dans l'alcool. L'heure était grave et le temps était compté. Le Grand Oracle ne se fit
pas prier: il suivit l'émissaire sans attendre, sans même prendre le temps d'enfiler des chaussures de marche. Il partit tel qu'il était, tête nue et en pantoufles. En chemin, il se répétait ses
formules: "Contre les ogres: trombone à coulisse et purée de pois... Pour sauver les petites filles: bracelet au bras et huile de foie... pour recoller les oreilles: bouquet de fèves et
capoeira... mais contre le choléra? qu'est-ce donc déjà contre le choléra? Mon cher ami, tu te fais vieux, tu as du confit d'oignons entre les oreilles!..." Il grognait et pestait
dans sa barbe tout en trottant derrière l'émissaire, jusqu'à ce qu'il se souvienne qu'il gardait toujours son carnet dans sa manche. Il le sortit, en feuilleta quelques pages et
s'écria: "Mais bien sûr! Contre le choléra: bain de pieds et sauterelles grillées!"
Lorsqu'il arriva au bord de la mer, l'émissaire le conduisit dans le jardin fleuri d'une belle
villa de pierres. Là, il s'éclipsa, laissant le Grand Oracle seul avec celle qui semblait habiter les lieux: une très vieille dame, toute ridée, et fardée comme une marionnette. Alors qu'elle
ouvrait la bouche pour lui parler, le Grand Oracle lui intima de se taire en posant un doigt sur ses lèvres. "Ne dites rien, chère madame, et restez sous le lila. Faite moi porter une bassine
d'eau gazeuse et trois sauterelles grillées. A longues antennes s'il vous plait, ce sont mes préférées. Et vite!"
Quand la vieille dame se mit à parler, sa voix fit au Grand
Oracle l'effet de la mer sur une plage de galets, quand elle écume sur le rivage en chariant des cailloux. Chacun de ses mots faisait bouger la peau de ses joues qui pendait de chaque côté
de son visage et son souffle, pourtant si ténu, faisait s'envoler un peu de poudre parfumée. "Mon cher Grand Oracle, laissez cela, voulez-vous? Il n'y point d'épidémie ni de mère
éplorée. Il n'y a que vous et moi."
"Mais alors? L'émissaire?"
"C'est moi qui vous l'ai envoyé. Un brave homme. Il m'est très dévoué. Je savais que cette histoire d'enfants malades du choléra saurait vous attendrir. Plus en tout cas que la solitude d'une
vieille folle comme moi."
Le Grand Oracle ne répondait rien. Ahuri, il lissait ses cheveux sur le dessus de son crâne et tentait de cacher ses pantoufles sous sa robe.
"Je m'ennuie voyez-vous. J'ai plus de domestiques que de pièces dans ma maison, plus de bagues que de doigts et des fleurs rares dans mon jardin. Je connais tous les pays du monde
et quand je suis lasse, on me donne des concerts. Mais je connais toutes les sonates par coeur, tous les concertos. J'étais en train de sombrer dans une humeur sombre quand j'ai entendu parler de
vous. Faire venir le Grand Oracle: ça c'est palpitant! ça c'est exotique! C'est pour cela que j'ai inventé cette histoire de choléra."
Le Grand Oracle avait de larges tâches
rouges sur les joues et ses yeux scintillaient de colère. Mais quand il prit enfin la parole, sa voix était calme: "Je devrais vous jeter toute crue dans les eaux bouillantes du lac
Tanika. Mais à quoi bon troubler l'eau du lac? Chère madame, sauf votre respect, vous ne valez pas un pet de canard."
Sur ce, le Grand Oracle tourna les talons et partit à grands pas. Il
était déjà loin lorsque la vieille dame dans la maison de pierres voulut appeler son domestique et se rendit compte alors qu'à la place de la bouche, elle portait désormais un petit bec plat.
Ce 11° Grand Oracle répondait aux contraintes:
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