Le jeu de Madame Alfred 10
Publié le 14 Juillet 2009
ou Les aventures du Grand oracle au chevet du monde, épisode 10
Il était une fois, au coeur du vieux continent, un village troglodyte qui mourait
peu à peu. Vingt ans plus tôt, toutes les femmes avaient donné naissance à des garçons qui étaient tous nés porteurs d'un mal très rare. Comme la Progeria, cette maladie avait provoqué le
vieillissement accéléré de tous les petits garçons et avait fait d'eux dès leur adolescence de vrais petits vieillards arthritiques et voûtés, semblables aux racines d'un vieux chêne. On fit
venir des professeurs de médecine et des docteurs en anthropologie, des prêtres et des sourciers, des géologues et des apprentis sorciers, rien n'y fit. Ils firent des analyses et des diagnostics, des thèses, des prières et des incantations mais le mal leur
sembla à tous irrévocable: les garçons du village étaient
condamnés à vivre une vieillesse de toute un vie. Le
désespoir était grand et grande l'inquiétude des notables du village car il en allait de l'avenir de leur cité. Jamais les jeunes filles des autres villages ne voudraient faire voler leurs robes
au bras de ces vieillards et jamais leurs vieux visages ne feraient battre un tout jeune coeur. Aussi, ils firent appel au seul expert qu'ils n'avaient pas encore consulté: ils demandèrent l'aide du Grand Oracle.
Le Grand Oracle ne montra pas beaucoup d'enthousiasme à l'idée de venir en aide au village troglodyte. A l'envoyé qui se présenta à lui, il rétorqua qu'après tout, il était lui même vieux et voûté et qu'il ne faisait pas tant de salamalecs. Sur quoi il lui referma sa porte au nez.
Mais en retournant s'installer dans son fauteuil, il lui revint un souvenir presque aussi vieux que le monde. Il était très jeune alors, solide et fougueux comme un cerf et l'amour roulait dans ses veines et dans son coeur. Il ferma les yeux une seconde et murmura la phrase qu'il avait dite alors: "Crois moi, je reviendrai et nous nous marierons cet automne". Une minute plus tard, il rattrapa au pas de course l'envoyé du village troglodyte et le suivit sans un mot.
En arrivant sur la place du village où l'attendaient les notables et tous les petits vieux sur leurs cannes, le Grand Oracle se coucha sur le sol, le visage tourné vers le ciel, les bras et les jambes bien écartés. Il battit douze fois des bras et des jambes en laissant par endroit sur le sol de petits tas de sable puis se releva. Il épousseta sa robe, lissa ses cheveux et dit: 'Qu'on m'apporte deux boutons de nacre et un paquet de riz bien blanc et qu'on fasse venir le meilleur des orchestres!"
Lorsque tous les musiciens furent arrivés sur la place, encombrés de leurs cuivres et de leurs grosses caisses et
accompagnés de deux ou trois barbus qui devaient être les chanteurs, le Grand Oracle les fit se mettre en rang, se plaça face à eux, leva le poing et cria d'une voix qui résonna dans tout le
village: "Et maintenant, en avant la musique!"
Alors, il se tourna vers les petits vieillards, coinça les deux boutons de nacre sur ses yeux comme on pose des lentilles de contact, si bien qu'on eût dit qu'il avait les yeux blanc-irisé d'un aveugle et vint déposer quelques grains de riz sur la tête de chacun d'eux. Il attendit ensuite en silence durant tout le temps où les musiciens jouèrent puis il dit: " Et maintenant, allez retrouver les filles du village d'à côté. Au fur et à mesure que vous marcherez, vous sentirez revenir la jeunesse dans votre corps. Arrivé à la rue de Là, vous aurez retrouvé de doux et beaux cheveux; passé le pont d'Ici, vos jambes seront noueuses comme celles des statues; et aux portes du village, vous aurez l'âge de l'amour qui fait battre le coeur. Soyez heureux mais aussi soyez sincères et ne manquez jamais de parole. Faite vite: c'est un bien beau soir qui vous attend."
En reprenant sa route ce jour là, le Grand Oracle se sentait plus vieux que jamais et seul le poussait encore la satisfaction du travail accompli.
PS: Pour mieux sentir l'ambiance de cet épisode, cliquez là-dessous:
Et puis, bien entendu, voici les contraintes qui orchestraient ce 10° épisode:
La rue de Là
Le Grand Oracle ne montra pas beaucoup d'enthousiasme à l'idée de venir en aide au village troglodyte. A l'envoyé qui se présenta à lui, il rétorqua qu'après tout, il était lui même vieux et voûté et qu'il ne faisait pas tant de salamalecs. Sur quoi il lui referma sa porte au nez.
Mais en retournant s'installer dans son fauteuil, il lui revint un souvenir presque aussi vieux que le monde. Il était très jeune alors, solide et fougueux comme un cerf et l'amour roulait dans ses veines et dans son coeur. Il ferma les yeux une seconde et murmura la phrase qu'il avait dite alors: "Crois moi, je reviendrai et nous nous marierons cet automne". Une minute plus tard, il rattrapa au pas de course l'envoyé du village troglodyte et le suivit sans un mot.
En arrivant sur la place du village où l'attendaient les notables et tous les petits vieux sur leurs cannes, le Grand Oracle se coucha sur le sol, le visage tourné vers le ciel, les bras et les jambes bien écartés. Il battit douze fois des bras et des jambes en laissant par endroit sur le sol de petits tas de sable puis se releva. Il épousseta sa robe, lissa ses cheveux et dit: 'Qu'on m'apporte deux boutons de nacre et un paquet de riz bien blanc et qu'on fasse venir le meilleur des orchestres!"
Lorsque tous les musiciens furent arrivés sur la place, encombrés de leurs cuivres et de leurs grosses caisses et
accompagnés de deux ou trois barbus qui devaient être les chanteurs, le Grand Oracle les fit se mettre en rang, se plaça face à eux, leva le poing et cria d'une voix qui résonna dans tout le
village: "Et maintenant, en avant la musique!"
Alors, il se tourna vers les petits vieillards, coinça les deux boutons de nacre sur ses yeux comme on pose des lentilles de contact, si bien qu'on eût dit qu'il avait les yeux blanc-irisé d'un aveugle et vint déposer quelques grains de riz sur la tête de chacun d'eux. Il attendit ensuite en silence durant tout le temps où les musiciens jouèrent puis il dit: " Et maintenant, allez retrouver les filles du village d'à côté. Au fur et à mesure que vous marcherez, vous sentirez revenir la jeunesse dans votre corps. Arrivé à la rue de Là, vous aurez retrouvé de doux et beaux cheveux; passé le pont d'Ici, vos jambes seront noueuses comme celles des statues; et aux portes du village, vous aurez l'âge de l'amour qui fait battre le coeur. Soyez heureux mais aussi soyez sincères et ne manquez jamais de parole. Faite vite: c'est un bien beau soir qui vous attend."
En reprenant sa route ce jour là, le Grand Oracle se sentait plus vieux que jamais et seul le poussait encore la satisfaction du travail accompli.
PS: Pour mieux sentir l'ambiance de cet épisode, cliquez là-dessous:
Et puis, bien entendu, voici les contraintes qui orchestraient ce 10° épisode:
La rue de Là
2 boutons de nacre
'Nous nous marierons cet automne'
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