Le jeu de Madame Alfred 19

Publié le 27 Décembre 2009

Ou "Les aventures du Grand Oracle au chevet du monde, épisode 19", deuxième volet de la trilogie qui n'a toujours pas de nom mais qui retrace les grandes étapes de l'enfance du Grand oracle

Après ce premier message de la Terre, le petit garçon se coucha souvent contre le sol pour l'entendre lui parler. Il aimait surtout le battement sourd qui précédait son message.  Il aurait voulu que sa mère puisse entendre la voix grave de la Terre mais  chaque fois qu'il lui avait demandé de se coucher contre le sol et de tendre l'oreille, elle n'avait jamais rien entendu. Il avait aussi questionné le facteur, le médecin et même l'abbé qui pourtant entendait d'autres voix, mais aucun d'entre eux ne connaissait la voix de la Terre. Il était donc le seul à qui elle parlât, lui, le petit garçon trop grand qui parlait aux hiboux, l'enfant sans père qu'on trouvait un peu fou.

Cette découverte lui donna confiance en lui: il  redressa son long corps et  marcha désormais bien droit. Il poussa ses pouvoirs, expérimenta des formules et petit à petit, trouva des trucs et des astuces pour résoudre toute sorte de problèmes. Mais il réservait surtout ses expériences à  l'entretien du foyer, cette demeure trop grande pour eux et qui tombait en ruines depuis la mort de son père. Il se creusait la cervelle  pour  réparer le toit sans monter à l'échelle, faire pousser de belles tomates  en plein hiver, faire disparaître la poussière et la crasse. Il jetait des sorts au rateau, au balais, il ensorcelait la bêche et la cisaille. Si bien que sa mère n'avait presque plus rien à faire et craignait sans cesse que quelqu'un vienne leur voler leurs outils magiques; elle avait surtout peur pour la bêche qui lui permettait de récolter de beaux légumes, même sous la neige. Chaque soir, le petit garçon l'entendait qui allait  cacher la bêche sous l'escalier avant de le rejoindre pour lui souhaiter une bonne nuit.  Il aimait beaucoup ce moment, celui d'avant la nuit, celui où elle venait s'asseoir au bord de son lit et lui racontait des histoires  qu'elle inventait au fur et à mesure;  des histoires de monstres fabuleux et d'enfants perdus dans la nuit, d'animaux musiciens et d'ogres aux longues dents; elle lui caresait les cheveux tout en parlant et il ne fut pas un soir où il ne s'endormit  avant  la fin de l'histoire. Lorsqu'il était endormi, sa mère restait un moment assise à le regarder. Elle se demandait ce que serait la vie de ce petit garçon lorsqu'il serait grand, s'il utiliserait toujours ses pouvoirs pour faire le bien. Parfois surgissait au milieu de ces pensées une ombre sourde et une fois même, elle porta une main à sa poitrine en cherchant son souffle: l'espace d'un instant, elle avait senti peser sur son enfant le poids d'une immense solitude.


Un jour, le petit garçon fit une grande découverte: il pouvait tricoter avec ses mains! Il lui suffisait d'enrouler deux fils autour de ses longs doigts maigres puis de les bouger, les entrecoiser, les mouliner et hop! un tricot naissait entre ses mains. Cette découverte l'amusa beaucoup: il courut vers sa mère en disant: "Maman, regarde ça! Je peux tricoter avec mes doigts! Regarde comme ça marche bien! Je mets deux fils comme ça, ensuite je les passe là et je bouge mes doigts comme ça. Tu as vu? Je vais pouvoir faire plein de choses! Et puis, c'est facile, ça vient tout seul avec les fils je te tricoterai une armure pour la bêche, je prendrai des fils de fer! Si ça marche avec des fils de laine, ça marchera aussi avec des fils de fer! Et puis je te ferai des robes de laine l'hiver pour que tu n'aies pas froid, et l'été des robes en fil de bois, des robes en fil de jonc! Et  même, je tresserai les fils de la brume pour te faire une cape!" Il parlait à toute vitesse et tournait autour d'elle en sautillant. Et elle riait de le voir heureux, elle riait de ses trouvailles et de ses promesses.  Le petit garçon continuait de tourner car il adorait entendre rire sa mère, elle qui avait un rire clair et joyeux comme le chant d'un oiseau. Mais d'un coup, elle ne rit plus. Une douleur lui déchira la poitrine et elle se mit à tousser, à tousser et à cracher. D'une main, elle se tenait à la table en bois et de l'autre elle recueillait les gouttes de son sang.

Le médecin s'enferma dans la chambre de sa mère en le laissant sur le seuil; il ne voulut pas le faire entrer et lorsqu'il ressortit quelques minutes plus tard, ce fut encore pour lui en interdire l'entrée. "Ta mère est très fatiguée, mon garçon; tu ne ferais qu'empirer les choses. Va donc prendre un peu l'air". Le petit garçon donna un coup de pied dans le mur de la cuisine en jetant au docteur un regard noir et partit en claquant la porte. Le jour avait déjà bien décliné lorsqu'il se retrouva dehors et le jardin était déjà envahi par les ombres. Il passa le portail et s'engagea sur le chemin qui menait dans les bois. Il marchait d'un pas rapide et furieux en tapant dans les cailloux. En arrivant à l'orée du bois, à l'endroit où le chemin longe le marais de la violette, il croisa une vieille femme qui allait d'un bon pas. En passant tout près d'elle, il se dit qu'elle devait être bien vieille parce qu'elle sentait le grenier moisi et en levant les yeux, il lui sembla  qu'elle le fixait de ses yeux sans paupières. Il accéléra le pas et entra dans les bois, s'assit sous les premiers arbres et tenta de calmer son coeur. Mais son coeur ne se calmait pas. Alors, il monta sur les branches d'un arbre et attrappa le premier nuage de brume qu'il trouva à sa portée. Il en tira un long fil de coton blanc, puis un autre, et il activa ses doigts. Tout en les croisant et  les recroisant, il repensa à cette journée affreuse et il revit le regard de la vieille dame sous sa capuche de laine. Le manteau noir de la vieille dame. Son odeur rance. Ses yeux sans paupières...

Il se releva d'un bond, tenant entre ses mains ce qu'il avait déjà tricoté et s'enfuit vers la maison aussi vite qu'il le put; il ne croisa plus personne cette fois et ne retrouva pas trace de la vieille dame; il posa son tricot sur la table de la cuisine, prit du fil à pêche dans le tiroir du buffet et sortit dans le jardin: il tendit le fil en travers de la porte et des fenêtres. Il imposa ses mains sur la maison et chanta des chansons dans toutes les langues, à l'endroit et même à l'envers. Il récita toutes les formules qu'il connaissait et en inventa d'autres, avala de la bave de canard et des larmes de cochon, il entra en méditation, d'abord sur une jambe puis la tête en bas. Il lutta contre le sommeil et combattit toute la nuit ceux qui voudraient entrer dans la maison. Lorsqu'il vit pâlir le ciel, il s'allongea par terre, épuisé, et posa sa bouche contre le sol en murmurant: "je n'ai pas réussi." Alors il entendit le battement sourd  et la voix grave de la Terre résonna: "cette vieille dame, petit garçon, est le seul ennemi que jamais tu ne vaincras. Mais ne t'inquiète pas,  je prendrai bien soin de ta maman; je ferai d'elle des fleurs sauvages et des herbes folles et je la bercerai doucement jusqu'à la fin des temps".

Lorsqu' il revint dans la cuisine, il y trouva le docteur qui l'attendait d'un air sombre. Et quand il entra enfin dans la chambre de sa mère, tenant entre ses mains le petit bout de tricot de brume, son coeur était lourd et ses jambes le portaient à peine.

Nul n'entendit ce que ces deux là se dirent alors, mais les serments qu'ils se firent  ne furent jamais trahis. Et pendant ce temps, à l'endroit où le chemin longe le marais de la violette,  une vieille dame se hâtait dans la lumière grise.

Depuis, le petit garçon a souvent repensé à tout cela, même lorsqu'il ne fut plus un petit garçon et qu'il devint le Grand Oracle. Et à chaque fois que, depuis, il s'est allongé sur le sol pour entendre la voix de la terre, il a entendu sonner, au delà du battement sourd et de la voix grave, un tintement clair et joyeux comme le chant d'un oiseau.

Madame Alfred, tisseuse de contraintes, avait concocté ceci:
du fil à pêche
le marais de la Violette
' ça vient tout seul avec les fils je te tricoterais une armure pour la bêche je -'





Rédigé par Marie Alster

Publié dans #Le Grand Oracle au chevet du monde

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R
<br /> <br /> Très belle année à toi et tes aimés... et je l'espère égoïstement, des histoires pour nous, encore, riches et vraies.<br /> <br /> <br /> <br />
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S
<br /> Delectable... "entendre la voix de la terre".<br /> <br /> belle année Marie aux milles contes..; car 20 j'avoue, mon ravie .. lueur du soir... et d'ici, vous deux..<br /> <br /> <br />
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M
<br /> Défi n°20 en piste !<br /> (le dernier ... snif , aussi )<br /> <br /> Une belle année chez toi ! et une bise sous le gui !<br /> RDV en 2010 pour de nouvelles aventures ?!! <br /> <br /> <br />
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C
<br /> AÏE ! "Le médecin (...) la porte." ce passage est frappant !<br /> Répétition, relecture, sidération... mais la vieille, qu'est-ce qu'elle fait là? le fantôme de sa grand mère morte? <br /> Il y a là une dimension à peine entrevue au départ qui se tisse beaucoup mieux. Non, il n'y a rien d'évident ni d'acquis mais "Ah!, Oh!?, c'est pauvre, non?  Que ce soit du grand n'importe<br /> quoi au départ, "le grand oracle...",c'est certain. Mais alors pourquoi ressortir au grand jour la vieille Carmen, sa quenouille et son fuseau piquant?  <br /> <br /> <br />
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M
<br /> Comme quoi, on a beau être une fée - Carabosse - , on ne comprend pas les contes.<br /> <br /> <br />
M
<br /> C'est très beau (et c'est très banal ce que je te dis- mais, pour le coup, je ne trouve pas les mots -) .Tu tricotes les mots avec autant de grâce que le Grand Oracle la brume .. Merci pour ce beau<br /> cadeau de Noël .<br /> <br /> <br />
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