Le jeu de Madame Alfred 12

Publié le 29 Juillet 2009

ou Les aventures du Grand Oracle au chevet du monde, épisode 12

Il était une fois, dans un pays prospère, un roi jovial et joufflu qu'on appelait le "bon roi débonnaire". Très préoccupé par le bonheur de ses sujets, il passait tout son temps à élaborer des lois pour que chacun travaillât moins, payât un impôt moins lourd, ait une jolie maison et une bonne éducation. Le bon roi débonnaire était aimé de tous et son royaume était respecté des pays alentours. Il avait épousé la plus gentille fille du royaume, une petite femme rondelette et généreuse qui lui avait donné sept fils très brillants. En somme, on pouvait penser que tout allait pour le mieux dans l'existence de ce bon roi. Mais les apparences sont parfois trompeuses. Il y avait bel et bien une ombre dans ce joli tableau, et cette ombre pesait lourd sur le coeur du bon roi débonnaire: chacun de ses fils, héritiers potentiels de son précieux royaume, était un fourbe doublé d'un fieffé va-t-en-guerre. Le bon roi était désespéré. Il imaginait son royaume en proie aux flammes et à la banqueroute alors que sa dépouille serait encore tiède. Il perdait l'appétit et dormait peu. Et les nuits où il parvenait à dormir, il était hanté par de si méchants rêves que ses cris résonnaient dans les couloirs déserts du château. Lorsqu'un matin ses jambes ne le portèrent plus et qu'il tomba face contre terre sur son tapis de soie, la reine son épouse décida d'agir au plus vite: elle fit appeler le Grand Oracle.
Le Grand Oracle connaissait la réputation du roi débonnaire et il fut très flatté de pouvoir lui venir en aide.
Il traversa le royaume d'un bon pas tout en observant autour de lui les signes extérieurs d'un pays heureux: ici, un banc de bois à l'ombre d'une glycine; là, une petite cour séchée par le soleil; plus loin, un ruisseau qui serpente sous des saules... En arrivant à la porte du chateau, le Grand Oracle avait le teint rose et le coeur léger.
Il trouva le bon roi débonnaire très affaibli. Lorsque celui-ci ouvrit la bouche pour lui parler, il dut approcher son oreille tout près pour l'entendre lui souffler: "je voudrais un enfant stupide et ignorant. Un fils évidemment. Qui pour être idiot n'en serait pas moins clément."
Le Grand Oracle se tourna vers la reine et lui dit: "qu'on m'apporte une boîte de soupe de poissons et une couverture en poils de bouc." Lorsqu'on lui porta le tout sur un plateau d'argent, la petite boîte posée sur la couverture, la reine prit la parole: "De la soupe en boîte, très cher Grand Oracle, c'est faire peu de cas de votre rang. Ne puis-je vous faire porter un met plus à propos?"
"Reine, ne vous en faites pas pour moi, répondit le Grand Oracle,  je serai épargné. Car en vérité, c'est vous qui la boirez. Puis vous poserez tous vos vêtements et vous vous envelopperez de cette couverture que vous garderez sept jours et sept nuits. Le poil de bouc, c'est un peu raide c'est sûr,  mais c'est excellent pour la fertilité. Au matin du huitième jour, vous porterez le fils que votre époux appelle de ses voeux."
La reine ne protesta pas. A l'aube du grand âge, elle mit au monde un huitième petit garçon qui fut à la hauteur de ce que le bon roi débonnaire attendait de lui: il ne sut jamais vraiment lire correctement et toute sa vie il compta sur ses doigts. Il confondit toujours sa gauche et sa droite, mélangea le Sud et le Nord. Mais il fut bon comme le bon pain. 
Le Grand Oracle avait suivi de loin la suite de cette histoire. Et lorsqu'il apprit la mort du bon roi débonnaire, il se rendit à ses obsèques. En serrant contre lui chacun de ses sept premiers fils, qui brulaient déjà du pouvoir à venir, il se répèta dans sa tête de vieilles formules complexes.
Trois jours plus tard, le premier ne parlait plus la langue de son pays et de ce fait, ne pouvait plus gouverner. Le deuxième ne se souvenait de rien, pas même être fils de roi, et donc n'embêta personne avec ça. Le troisième renonça de lui-même au pouvoir pour aider les plus démunis. Idem pour le quatrième qui préféra cultiver son jardin et pour le cinquième qui partit vivre dans une grotte. On retrouva le sixième perdu au milieu de son lit, minuscule et braillard, redevenu bébé. Quant au sixième, il avait tant vieilli que même ses yeux avaient blanchi.
On proclama donc l'avènement du nouveau roi, le nouveau bon roi débonnaire, prometteur de longues années de bonheur et de paix. Et quelque part loin du royaume, quelqu'un veillait au grain. On n'est jamais trop prudent...


Les 12° contraintes:
Une boîte de soupe de poissons
une petite cour séchée par le soleil
'je voudrais un enfant stupide et ignorant'




Rédigé par Marie Alster

Publié dans #Le Grand Oracle au chevet du monde

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R
Tu es une grande artiste.Et je sais de quoi je parle : on a les mêmes goûts en littérature
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M
Voilà Marie, les contraintes n° 13 sont dans la boîte ! Je boucle ma valise et m'absente jusqu'à la Miaou , mais un n° 14 viendra te titiller l'imaginaire -je l'espère- à la sainte Philomène !!Ce 12e est vraiment très beau .A bientôt ! 
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M
Ah , bravo . Quelle imagination !  Excellente idée de mettre la stupidité au pouvoir , et la générosité ! un conte révolutionnaire et tellement vivifiant . Le Grand Oracle , président !
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