тупоумно, l'ours qui était amoureux de la lune

Publié le 24 Juin 2008

Il était une fois, dans les steppes de l'Altaï, un ours pilaf qui était né idiot.

Alors que ses congénères étaient connus pour leur cruauté et leurs instincts de prédateur, тупоумно - c'était son nom - était doux et calme comme  un vent du sud. D'ailleurs, même ses traits étaient différents: aux longues canines des autres ours pilafs, тупоумно oppposait deux rangées de toutes petites dents; quant à ses yeux, on aurait dit dans son pelage sombre deux bulles de savon... 

тупоумно ne chassait pas, ne pêchait pas, ne tuait jamais, pas même une mouche qui se serait posée sur son nez. Il était de ce fait une véritable charge pour ses congénères qui maudissaient le sort de l'avoir fait idiot. Attention: pas idiot comme celui qui confondrait le lac d'Akkem avec un bras de l'Ob ou qui prendrait l'aigle royal pour un faucon pélerin. тупоумно avait au contraire une très grande connaissance de la nature, plus grande sans aucun doute que les ours de son espèce. Face à une fleur, il était lui aussi une fleur et la comprenait mieux que l'abeille qui la butine. Devant un oiseau, il devenait oiseau et comprenait mieux son chant que la vent sur la plaine. Mais le plus admirable chez тупоумно, c'est qu'il avait ce supplément d'âme propre aux faibles d'esprit qui leur fait aimer les autres sans aucune condition.

Quand sa mère et ses frères partaient hanter les bois à la recherche d'une proie à dévorer, тупоумно longeait les ruisseaux pour y suivre le reflet des nuages. A la nuit tombée, alors que le reste de la famille s'offrait un sommeil réparateur, il allait s'allonger au bord du lac. A le voir ainsi couché de tout son long sur un gros rocher, ne laissant dépasser que sa tête et tendant sa patte vers la surface de l'eau, on aurait dit un de ces trophées que les chasseurs d'ours étalent devant leur cheminée. Mais en prenant la peine de bien le regarder, on voyait ses griffes effleurer les eaux et son regard s'allumer d'un sourire silencieux. Car c'était là l'occupation préférée de тупоумно: caresser dans le lac le reflet de la lune.

Chaque nuit, il répétait ses caresses sans jamais se lasser, jusqu'à ce que la lune ait terminé sa course tout au fond du ciel. Alors, il se relevait et regagnait la tanière pour y dormir un peu.

Les soirs de mauvais temps, quand le ciel formait au dessus de lui une lourde couverture sombre, тупоумно s'asseyait sur sa pierre et ses larmes rejoignaient la pluie dans les eaux du lac. Ces soirs là, lorsqu'il se couchait près des autres et, enfin, s'endormait, on pouvait l'entendre gémir au milieu de ses rêves.

тупоумно aurait sans doute pu mener longtemps cette vie, nourri par ses frères. Mais une nuit, alors qu'il la couvait d'un regard amoureux, il vit le ciel dévorer la lune, petit à petit, en prenant tout son temps. C'était une éclipse mais l'ours ignorait ce que c'était et crut que la nuit avait tué la lune. C'est alors qu'il découvrit la colère, qu'il découvrit la haine et la révolte. Ce fut comme si, en l'espace de quelques secondes, les éléments de son corps et de son esprit avaient pris un nouvel agencement et l'avaient transformé. Pour la première fois de sa vie, il se dressa sur ses pattes de derrière et brava le ciel. Ses yeux étaient devenus si noirs qu'on ne percevait plus, à travers son pelage sombre, que des éclairs de feux. Il frappa le ciel, il frappa le vent et les étoiles, il hurla comme un loup, les babines renversées et dégoulinantes. Mais тупоумно n'était pas fait pour la colère et sous le regard fermé des arbres, témoins décharnés et silencieux, se produisit alors un drame dont ils se souvinrent longtemps.

Et que croyez vous qu'il arriva? Le coeur de l'ours se brisa.



Ceci est une légende. Pour la véritable histoire, pour voir l'ours pilaf en chair et en os (et en vidéo), c'est
ICI


 


Rédigé par Marie Alster

Publié dans #Ecritures

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P
Le ciel est parfois cruel
Très beau
:-)
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